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26 juin 2006 1 26 /06 /juin /2006 21:03
Haïti : un nouveau départ ?

par Claudio G.

Arrivé à Haïti fin Mai 2005, je prenais le train en marche. « Le train », c’était le train de la « transition à la démocratie », mené sous la houlette de la « communauté internationale », après le départ -le renversement, diront certains - du président Jean Bertrand Aristide le 29 février 2004. Engagé par la « Mission Spéciale de l’Organisation des Etats Américains pour le renforcement de la démocratie en Haïti » en tant qu’assistant du Chef de la Mission, l’ambassadeur Denneth Modeste, de l’île de Grenada, je rejoignais donc l’OEA, un des acteurs importants de cette transition, chargé en particulier de plusieurs questions liées à l’organisation des élections originellement prévues pour la fin de l’année 2005.

Pendant les neuf mois durant lesquels je suis demeuré dans le pays, j’ai eu l’occasion non seulement d’observer le processus mais d’y participer directement. Et j’ai pu constater combien l’histoire et la réalité de ce pays sont complexes et contradictoires. « Le pays des extrêmes » : à l’entrée fracassante dans l’histoire avant la descente aux enfers des échecs à répétition, aux rapports sociaux et raciaux d’une rare brutalité mais à la population douce et accueillante, aux paysages et au climat magnifiques, mais à la misère sociale la plus noire. Le pays du vodou, du créole, du kompa....des écrivains et des peintres magnifiques. Le pays aussi où l’espérance de vie dépasse à peine 50 ans, et où la moitié de la population est analphabète. Le pays enfin, où la première choses qui frappe, c’est l’absence d’Etat. Pas d’éclairage public dans les rues, presque pas de ramassage d’ordures, pas de facteurs. Et 93% de l’éducation qui, dans le pays le plus pauvre de l’hémisphère, est privée. Quant au « processus de transition à la démocratie », j’ai été témoin de ses insuffisances, des critiques souvent justifiées dont il faisait l’objet....mais également de ses résultats (modestes), et des forces puissantes et rétrogrades qu’il a eu à affronter et qui, au nom du patriotisme et de la souveraineté défendent souvent les intérêts les plus égoïstes et les plus rétrogrades du pays.

A Haïti, l’histoire moderne du pays commence en 1986. Ou aurait du commencer cette année-la. L’année ou, après 28 années de dictature duvaliériste (père puis ensuite fils), le pays était sensé rentrer dans la modernité, accéder à la démocratie et au développement. Cela fait 20 ans et début 2006, avant la tenue des élections, la presse haïtienne n’a pas manqué de tirer un bilan amère de cet anniversaire. Car 20 plus tard, non seulement le rêve ne s’est point réalisé, mais le pays a connu une détérioration croissante de ses indicateurs, qui en font aujourd’hui un pays plus appauvri, plus vulnérable économiquement, et plus fragile qu’en 1986. Le pays, comme il est devenu coutume de le rappeler « le plus pauvre de l’hémisphère occidental ». Et paradoxe amer, les nostalgiques semblaient nombreux dans un sondage organisé fin 2005, à plébisciter Jean Claude Duvalier comme « un des meilleurs présidents » que le pays n’ait jamais connu. « Vingt années perdues », pouvait-on lire dans la presse, regrettant la transition chaotique et encore sous l’influence des militaires de la période 86-90...mais surtout la longue période du régime Lavalas qui, de 1990 à 2004 (avec les 3 années d’interruption par la dictature militaire d’octobre 1991 à octobre 1994) aurait, sous la houlette de Jean Bertrand Aristide, dilapidé le potentiel de modernisation et de développement du pays, le faisant au contraire retomber dans la violence, la corruption généralisée et le désastre économique.

En remportant en décembre 1990 l’élection présidentielle avec 67% des voix, le prêtre salésien Jean-Bertrand Aristide, symbole du mouvement ecclésiastique de base « Ti legliz » et partisan de la Théologie de la Libération avait suscité un immense espoir. « Tout moun ce moun », clamait-il [1] : pour la première fois de leur histoire depuis les luttes d’indépendance, les masses noires et misérables du pays allaient retrouver leur dignité et un gouvernement soucieux de leur bien être .....On connaît la suite : à peine quelques mois plus tard, en septembre 1991, le gouvernement Aristide était renversé par un coup d’état militaire soutenu par les Etats-Unis et toute la bourgeoisie locale. Pas une chance ne fut laissé ni au peuple, ni au gouvernement qui l’incarnait, et la répression brutale qui s’abattit sur le pays pendant les 3 années de dictature, laissa un bilan de plus de 3000 morts. Probablement plus que la dictature de Pinochet....

Bien sûr, le président Aristide retrouva le pouvoir, en octobre 1994, et eut « sa deuxième chance ». Mais (pour reprendre l’expression de Mme. Anna Jean Charles,militante du syndicat Batay Ouvriyé) « il était parti Aristide, et il revenait Harry Stide ». Les trois années d’exil, l’accumulation de frustration et d’amertume, les liens trop étroits noués avec les dirigeants du parti démocrate des Etats-Unis avaient fait leur œuvre. Et puis -pour obtenir son retour- il avait pris des engagements concrets. En 1993, par exemple, durant les négociations de Governor’s Island, Aristide avait accepté un programme dicté par el FMI qui exigeait le maintien de bas salaires, la privatisation des entreprises d’état, et l’élimination des tarifs et autres mesures de contrôle sur les importations. Ces engagements seraient confirmés par la suite. En avril 1995, le premier ministre de l’époque, Michael Smarck, expliquait que la politique économique du gouvernement n’était pas définie par le cabinet, mais « par deux documents précis qui faisaient partie de toutes les négociations qui ont assuré le retour du président.... » Par ailleurs, sur le terrain politique, Aristide tirait les leçons du coup d’état qui l’avait chassé à peine installé : peu après son retour, il « suspendait » l’Armée Nationale mettant à la place (souvent avec les mêmes officiers d’ailleurs) une « Police Nationale d’Haïti ». Mais obsédé par la crainte d’être renversé, confronté à des groupes qui n’avaient pas désarmé et qui rêvaient de « recommencer »....Aristide distribuera massivement des armes dans les quartiers populaires, et aura de plus en plus recours à des « milices populaires armées » qui non seulement agiront avec de plus en plus de brutalité et de façon de plus en plus arbitraire contre les opposants au régime (dont des mouvements paysans, et syndicaux), mais qui finiront par échapper totalement à son contrôle [2] en précipitant, a la fin 2003 et début 2004, sa chute définitive. Enfin, il semble désormais prouvé qu’Aristide, en recourant de façon croissante (en particulier à partir de sa deuxième élection, en décembre 2000) à un système purement clientéliste, ou les faveurs et le soutien étaient généreusement rétribués, sombra corps et âme dans la corruption (qu’il n’a pas inventé mais qu’il a renoncé à combattre) et le narcotrafic nécessaire non seulement à son enrichissement personnel, mais au financement de son système clientéliste. La « parenthèse Préval » (1996-2000), tout en garantissant un minimum de stabilité institutionnelle (il fut le premier président constitutionnel haïtien a avoir terminé son mandat....) et un certain développement des infrastructures (routes, écoles...) fut surtout marqué par l’approfondissement du Plan d’Ajustement Structurel (privatisations) et, sur le terrain politique, par une paralysie du fonctionnement des institutions de l’Etat, en raison de l’opposition entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Cela justifiait-il que le président Aristide soit chassé, avant la fin de son mandat, fin février 2004 ? L’histoire récente n’est pas avare de situations où des mouvements populaires imposèrent le départ du président de la République avant la fin de son mandat. Les cas des présidents De la Rua, en Argentine (décembre 2001), Sanchez de Losada, en Bolivie (octobre 2003) ou de Gutierrez en Equateur (avril 2005) ne sont que des exemples récents, parmi d’autres. Le soulèvement contre Aristide peut-il être mis dans la même catégorie ? Certains le soutiennent, comme d’autres soutiennent qu’il aurait été la victime d’un vulgaire coup d’état orchestré par la bourgeoisie locale et les Etats-Unis. La réalité est probablement plus complexe. Dans un article publié dans la revue marxiste « Inprécor » en avril 2004, l’auteur attribue la chute d’Aristide à « la convergence de quatre processus » : un conflit à l’intérieur des classes dominantes, une mobilisation de grande ampleur des intellectuels et d’une importante fraction des classes dominées contre un pouvoir « réactionnaire et despotique », le retournement contre Aristide de bandes armées qu’il avait utilisées auparavant...et « l’intervention d’anciens militaires dans des conditions qui restent encore peu claires... ». Et d’ajouter : « la meilleure preuve que l’on n’a pas assisté à un simple « coup d’Etat » et que, malgré les crimes passés de certains d’entre eux, les quelques dizaines ou centaines d’hommes armés qui se sont emparés du Nord d’Haiti ont été accueillis en libérateurs par une grande partie de la population.. » Il n’en reste pas moins que le rôle des Etats-Unis dans la préparation et le dénouement de la crise ne semble pas avoir été négligeable : si publiquement, son ambassade prônait le dialogue, et le soutien à l’ordre constitutionnel, des agences financées par l’Etat mais très proches du pouvoir républicain ( notamment l’ « International Republican Institute ») ont systématiquement soutenu - à travers des mesures de formation, de soutien financier, etc...- les secteurs politiques et de la bourgeoisie les plus jusqu’au-boutistes.

Suite au départ d’Aristide, le 29 février 2004, s’ouvre à Haïti la non moins controversée « période transitoire pour le rétablissement de la démocratie ». Elle ne devait durer que quelques mois, elle n’est à ce jour pas encore tout à fait terminée, puisque si bien des élections présidentielles et législatives ont bien eu lieu le 7 février 2006, après plusieurs reports, le 2ème tour des législatives n’est prévu que pour le 21 avril, et les municipales pour le mois de juin 2006. Cette transition fut menée [3] « sous la houlette de la communauté internationale ». Peut-on pour autant parler « d’occupation étrangère », ou même, comme me l’a encore dit un ami colombien récemment, qu’Haïti « c’est l’Iraq des Caraïbes » ? Après neuf mois sur place, ma réponse est nuancée. A la fin de la période Aristide, l’Etat Haïtien avait complètement renoncé à sauvegarder l’ordre public. Les gangs armés pro et anti Aristide proliféraient et la violence faisait rage, sous l’œil souvent complice ou impuissant de la police. A tel point que le mandat essentiel des 8000 militaires de l’ONU arrivés sur place après une brève période de présence militaire des Etats-Unis, le Canada et la France, était « le rétablissement de l’ordre ». La paix dans les rues. Et le principal reproche qui fut fait aux forces de l’ONU....fut de ne pas y être arrivé. C’est la bourgeoisie locale qui, pendant toute la période harcela avec agressivité les forces de l’ONU, accusées de passivité....et même de complicité avec les gangs pro-Aristide. A un moment donné (en janvier 2006) la pression fut si forte, qu’elle mena vraisemblablement le commandant en chef des forces de l’Onu, le général brésilien Teixeira au suicide....Face à ces critiques, le Chef de la MINUSTAH, le Chilien Juan Gabriel Valdés ne cessera de répéter - correctement, à mon avis - que le problème de la violence en Haïti ne pouvait être réglé militairement. Qu’il trouve ses racines dans la misère et les inégalités sociales. Et que le mandat des « forces de paix » (et non « de guerre ») de l’ONU était limité.Le reproche que l’on peut plus sérieusement faire au Gouvernement Transitoire - mis en place et tenu à bout de bras par la communauté internationale - fut son incapacité à mettre les deux années ou il fut aux commandes à profit pour « mettre le pays sur les rails ». L’Etat, pendant cette période, continua d’être aussi absent qu’auparavant. La justice continua d’être inexistante (plus de 95% des personnes en prison en Haïti n’ont jamais été condamnées), la corruption très présente. Et surtout, le développement économique et l’accompagnement social d’une population particulièrement éprouvée, totalement inexistant. « Mais où sont passés les 1,1 milliards de dollars engagés par la communauté internationale à la conférence de Washington de juillet 2004 ? » pouvait se demander non sans raison la population. Malgré le début de certains travaux d’infrastructures (routes) et de certaines initiatives ponctuelles de soulagement humanitaire, la réponse semble difficile à trouver, malgré l’argument (en partie justifié) selon lequel c’était l’incapacité d’absorption de l’Etat Haïtien qui retardait la mise en œuvre des projets approuvés.

L’organisation et la tenue d’élections reste certainement l’acquis le plus important de la période transitoire. Malgré la violence des gangs, malgré la désorganisation de l’Etat et les retards successifs dans la date fixée pour la tenue des élections, celles-ci auront finalement lieu (1er tour des présidentielles et des législatives) le 7 février 2006.
Furent-elles démocratiques ? Il serait hasardeux de prétendre le contraire. Malgré la multiplication de candidats fantaisistes (seuls 10 des 33 candidats en lice, ont obtenu plus de 2% des voix !), malgré la pauvreté de tous les programmes et la radicalisation croissante de la plupart des principaux candidats contre le favori Préval, et malgré l’extrême politisation des média....il ne fait pas de doute que la campagne électorale fut effective et pacifique. Pas une voix qui n’ait pu s’exprimer, pas d’agressions, et pratiquement pas de menaces contre aucun candidat. Et en fin de compte, une participation démocratique considérable à laquelle personne ne s’attendait (près de 65%) le jour des élections, alors qu’à peine quelques semaines avant la date du 7 février, et comprenant que la victoire de l’ancien président Lavalas apparaissait comme inévitable, des pressions considérables furent exercées par les milieux des affaires et une partie de la classe politique pour obtenir - en prétextant le climat de violence - un nouveau report de celles-ci.

Peut-on être optimiste pour l’avenir ? S’agissant d’Haïti, il convient d’être prudent....et modeste. Sans ressources naturelles, sans Etat digne de ce nom, sans élites politiques et économiques vraiment responsables...et avec une écrasante majorité de la population privée d’éducation et de formation et livrée à elle-même pour sa survie quotidienne, tout optimisme excessif serait déplacé. A l’image de ce que vécut le Nicaragua après la défaite Sandiniste en 1990, le mouvement populaire et social haïtien se trouve en outre aujourd’hui « au creux de la vague ». L’échec de l’expérience Lavalas, qui avait suscité tellement (trop ?) d’espoirs, pèse encore de tout son poids. Il y a une gauche à reconstruire. Un projet alternatif à réinventer, et surtout, à re-crédibiliser. En attendant, l’élection de René Préval élu dès le premier tour avec 51, 15% des voix alors que son dauphin Leslie Manigat n’en obtint que 12, 8% représente probablement la moins mauvaise des solutions possibles. Pour autant que le processus électoral puisse se conclure normalement (2ème tour des parlementaires, puis élections locales en Juin 2006), trois conditions semblent indispensables afin d’éviter que le pays ne sombre à nouveau rapidement dans le chaos et le désespoir : Que le nouveau président tire les leçons de la période précédente et respecte, dans sa façon de gouverner, la loi et les règles démocratiques ; que l’opposition politique et les milieux des affaires fassent de même et permettent - contrairement à ce qui fut le cas pendant la décennie précédente - aux institutions et à l’Etat de fonctionner ; enfin que la communauté internationale apporte un véritable soutien économique et social au nouveau gouvernement, sans lequel toute relance économique, toute stabilité sociale, demeureront impossibles. Un soutien économique et social qui soit respectueux des options du gouvernement et du peuple haïtien.

Même si ces trois conditions sont remplies, les garanties de succès du gouvernement Préval ne sont pas assurées. Les règles du commerce internationale, notamment, qui ont ruiné l’agriculture haïtienne depuis 20 ans s’imposeront certainement au nouveau gouvernement, avec leur force terriblement contraignante. Il ne lui sera pas facile de desserrer l’étau. Le taux surprenant de participation aux élections du 7 février dernier démontre cependant que le peuple haïtien refuse de se laisser aller au désespoir. Qu’il veut encore y croire, malgré les cruelles déceptions de la décennie passée. Et qu’il restera certainement mobilisé. A ceux qui tiennent le destin du pays entre leurs mains - aussi bien dans le pays, qu’à l’extérieur - d’être à la hauteur de cette attente.

NOTES:

[1] Toute personne est une personne

[2] En devenant dans certains cas ses ennemis les plus déterminés, comme ce fut le cas de « l’Armée Cannibale » dans la région de l’Artibonite.

[3] Malgré le respect de certaines dispositions constitutionnelles, notamment l’occupation de la fonction présidentielle vacante par le président de la Cour Suprême de Justice, en l’occurrence M. Boniface Alexandre.

RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Entraide & Fraternité (http://www.entraide.be/), mai 2006.

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Published by Rouges et Verts - dans Alternatifs du Paillon
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