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15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 21:56
Contre la philosophie
de l'idiot utile,

Pour une conscience trans-organisationnelle.

Lettre ouverte à Marie Georges Buffet.

Par Alex Neumann


Chère camarade,

Nous nous connaissons depuis 2003, lorsque j'ai conduit, au nom de l'appel Nous voulons autre chose ! une petite délégation, jusqu'au siège historique du PCF, où tu nous a acceuillis au milieu des originaux de Fernand Léger. L'Humanité en témoigne. La discussion était fraternelle, l'analyse politique du temps que nous vivons plutôt affûtée. Je dis cela pour calmer par avance la tempête passionnelle qui s'est emparée d'une partie des militants communistes s'arc-boutant sur ta candidature.

Lors de notre entrevue, le problème de fond que rencontre le mouvement unitaire actuel est clairement apparu. Alors que je suggérais, avec bien d'autres, d'organiser des collectifs unitaires, comprenant toutes les sensibilités et individualités intéressées, tu me répondais que les forums de débat du PCF étaient ouverts à tout le monde. Lénine utilisait le terme plus direct " d'idiot utile " pour exprimer son idée de rassembler des courants mal structurés et des intellectuels indépendants sous l'hégémonie de son parti.

Loin de tout procès d'intention, j'aimerais te rappeler quelques faits qui montrent que tu restes encore prisonnière de cet héritage, dont il s'agit de se débarasser au plus vite si ton souci est de sauver ton parti. Je ne vais pas exprimer une quelconque méfiance anti-communiste, mais parler d'actes précis. Ta démarche actuelle est intenable, comme le montrent les quatre éléments suivants.

1.La campagne que tu as menée en association avec Claire Villiers aux régionales, en Ile de France, est souvent citée en exemple. Ouverture unitaire du PCF, co-animation et dynamisme sont au menu. En dehors de cette image idyllique, il faut rappeler que le PCF avait dans un premier temps imprimé et collé partout des affiches montrant ton seul portrait, assorti d'une petite mention au sujet du " soutien " des courants " alternatifs ".
Ce passage en force a déclenché une première crise interne et de nouvelles affiches furent tirés. Par la suite, le huit-pages de campagne présentait une même maquette partout, ce qui cachait mal l'existence de deux versions différentes, au choix, selon la préference Buffet ou Villiers. L'hebdo Politis garde la trace du fait que je m'étais personnelment intéressé à l'idée d'une campagne unitaire et démocratique à gauche du PS, mais voilà les raisons pour lesquelles je ne pouvais que me rétracter. J'étais loin d'être le seul, déjà.

2.Parmi les intellectuels politiques et anti-staliniens ayant cherché à renouer un dialogue critique avec le PCF, après l'implosion électorale de 2002, on trouve Jean-Marie Vincent (1934-2004), ancien porte-parole du PSU et fondateur du département de sciences po de l'Université Paris VIII St.Denis.
Il a écrit quelques commentaires pour l'Humanité, sans se douter que ce journal allait publier, juste après sa mort, un hommage dans lequel il est décrit comme un vieux compagnon de route du PCF ! Toi, Marie Georges Buffet, tu as accompagné cette présentation par un commentaire, soulignant sa collaboration politique récente (en réalité fort modeste et occasionnelle).
Face au scandale que cette récupération absurde et grossière a provoquée, le journal s'est senti obligé de publier trois hommages plus authentiques, venant de ses amis Toni Negri, Oskar Negt et de ma part. Nous ne serons jamais les idiots utiles du PCF.

3.Le troisième point concerne bien entendu ton interprétation du refus net de la quasi-totalité des organisations impliquées, et de près de la moitié des collectifs locaux, d'entériner ta candidature. Tu désignes le petit parti des Alternatifs comme coupable. Mais en réalité, près de 7.000 sur 16.000 participants refusent catégoriquement de porter tes drapeaux. Une fois de plus, tu sembles traiter ces citoyens autonomes comme des forces d'appoint, des râleurs de couloir et des idiots utiles. L'unique enjeu de la consultation militante était pourtant de trouver une candidate ou un candidat susceptible de faire l'unanimité et d'incarner la cause commune.
Force est de constater que tu ne réalises qu'une courte majorité partisane et que tu roules pour le seul PCF, au détriment des tous les autres.

4.La querelle actuelle n'est que l'aboutissement d'un long et puissant processus d'érosion de la représentation politique du PCF que tu connais mieux que quiconque. Débordé en mai 68 par le mouvement étudiant contestataire et la spontanéité populaire durant la grève générale, étranglé électoralement et culturellement par le modernisme du PS à partir de 1971, effondré idéologiquement suite à la chute du mur de Berlin et de l'Union soviétique en 1989-91, marginalisé sous les gouvernements socialistes, dont celui de Jospin, le PCF finit avec 3% aux dernières présidentielles, derrière deux candidats trotskystes. Aujourd'hui, ton parti ne peut plus imposer ses vues aux autres courants de gauche, c'est un fait.

Comme tu m'as donné l'impression d'être une femme intelligente, Marie George, capable d'une certaine écoute, il s'agit maintenant de réfléchir au risque que tu prends de faire disparaître ton propre parti, pour avoir tenté de réactiver les vieux schémas politiques qui ont perdu toute prise sur le mouvement réel qui abolit les choses. On peut comprendre ta réticence, car il est difficile de lâcher les identités politiques anciennes en faveur d'un processus créatif dont nul ne connaît l'issue, ce qui est angoissant.
Pourtant, nous sommes arrivés à un point de non-retour, constat que tu semblais partager lors de notre entrevue politique en 2003. Le parti communiste ne peut survivre sous la forme d'un appareil politique, mais il est encore temps de l'inscrire dans un mouvement qui tire vers le haut ses atouts.
Le PCF n'est pas le seul concerné, bien qu'il soit particulièrement exposé.
La politique de délégation et de dépossession pratiquée par le PS est aussi en cause, raison de plus de s'en démarquer. La stratégie d'auto-affirmation des partis trotskystes est largement contestée, ce qui doit nous inviter à les tirer sur le terrain unitaire.

Le problème de fond est que toutes ces traditions politiques ne se fondent pas sur la multitude d'expériences vécues de toutes les personnes qui résistent aujourd'hui à la mondialisation capitaliste et aux institutions qui la gèrent. Ces traditions, et les directions qui les représentent, n'écoutent pas ce que ces citoyens veulent dire, parce qu'ils ont du mal à le formuler. Au lieu de cela, les appareils de gauche, dont aucun ne porte un projet de société qui soit partagé par des millions de personnes,
proposent des alternatives abstraites, grâce à la médiatisation de leurs discours. Ce sont des discours qui collent plus ou moins à la conjoncture, produits grâce à une centralisation des opinions qui émergent à la surface de la société. Comme ces partis se coupent ainsi structurellement de l'expérience concrète des milieux très larges, qu'ils n'interpellent que dans des moments électoraux, ils sont happés par la logique de reproduction de l'Etat. Il faut obtenir des conseillers régionaux, des ministres, des subventions, de la visibilité. En un mot, ces partis se fondent dans l'espace public bourgeois, avec les résultats que l'on a vu le 21 avril 2002. Cela est une impasse. Pour en sortir, il s'agit de traduire l'expérience plurielle par une prise de parole directe, à travers de milliers de collectifs, afin d'aboutir à un espace public oppositionnel. On ne demandera plus alors " contre qui ? ", mais " qu'est-ce que nous voulons? ". Dans ce cadre, les noms des candidats perdraient rapidement de leur importance.

Salutations unitaires,

Alex Neumann

Chercheur en sociologie, rédacteur en chef de la revue VARIATIONS

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Published by Rouges et Verts - dans Alternatifs du Paillon
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