Altermondialisme

Samedi 20 janvier 2007 6 20 /01 /2007 22:40

Nairobi se prépare

à accueillir le Forum social

 Pour la première fois, le Forum social mondial se déroule en Afrique. Rendez-vous annuel des opposants à la mondialisation. 100.000 personnes sont attendues.

 

Plusieurs dizaines de milliers d'altermondialistes sont attendus à Nairobi de samedi 20 à jeudi 25 janvier, pour le 7e Forum social mondial (FSM), rendez-vous annuel des opposants à la mondialisation néo-libérale, qui pour la première fois se déroule en totalité en Afrique.
Le FSM 2006, organisé simultanément à Bamako, Karachi (Pakistan) et Caracas, avait déjà marqué la volonté des altermondialistes de se rapprocher de l'Afrique, particulièrement concernée par les conséquences de la mondialisation, mais souvent absente, faute de moyens, des précédents forums.
En dépit d'un succès populaire qui ne se dément pas, avec une participation passée de 20.000 personnes en 2001, lors du premier FSM, à 100.000 en 2006, les altermondialistes, accusés par leurs adversaires de manquer de messages concrets, veulent désormais mieux impliquer les populations africaines et proposer des actions collectives.

Marche des bidonvilles

Le grand rendez-vous altermondialiste, qui se veut le contre-poids du Forum économique organisé à la même période dans la station suisse de Davos, s'ouvrira ainsi par une marche partant du bidonville de Kibera, et se clôturera par un marathon qui traversera la plupart des bidonvilles de l'est de Nairobi.
Cette volonté d'impliquer la population locale va toutefois obliger les organisateurs à relever le défi de l'insécurité réputée de la capitale kényane: outre les forces de l'ordre du pays, des compagnies de sécurité privées vont être mobilisées pour garantir la réussite de l'évènement.
La volonté d'implication des Africains se traduit également par le choix des treize activités coordonnées par le Forum, qui dominent l'actualité sur le continent: lutte contre le sida, poids de la dette, souveraineté alimentaire, nécessité d'accords de commerce justes, de modes de vie alternatifs pour les jeunes, d'emplois respectant la dignité de la personne,...
Parmi les personnalités attendues au forum figurent entre autres le premier président de Zambie Kenneth Kaunda, la Kényane Wangari Maathai, prix Nobel de la paix 2004, l'ancienne Haut Commissaire aux droits de l'Homme de l'ONU, Mary Robinson, le prix Nobel de la paix sud-africain Desmond Tutu, ou encore Winnie Mandela, ex-femme de Nelson Mandela.
Le syndicaliste paysan français José Bové et la figure de l'altermondialisme en Afrique de l'Ouest et ancienne ministre de la Culture malienne, Aminata Traoré, participeront également au Forum.

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/afrique
/20070119.OBS7714
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Samedi 20 janvier 2007 6 20 /01 /2007 23:06

FORUM SOCIAL MONDIAL

 "Le dernier du genre"

 

Quels sont les grands "chantiers" attendus à ce Forum de Nairobi ?

 

- Ce genre de forum mobilise toujours des milliers de mouvements et les thématiques sont nombreuses. Deux éléments importants sont tout de même à prévoir. Le premier est l'émergence d'une véritable société civile africaine. L'autre enjeu crucial est de mener lors de ce rendez-vous une réflexion autour de l'avenir des Forums sociaux.

Le Forum social de Nairobi sera le dernier du genre. Les organisateurs devraient normalement décider de remplacer le forum prévu l'an prochain par une journée de mobilisation en parallèle au Forum économique de Davos.

 

Pour la première fois, le FSM a lieu en Afrique. Est-ce symbolique ou peut-on attendre une réelle implication des pays africains ?

 

- Sur le principe, les FSM doivent avoir lieu dans un pays du Sud. Le forum de 2006 aurait pu s'organiser sur le continent africain mais les pays n'étaient pas prêts à l'accueillir. Avaient été organisés alors des forums polycentriques : à Bamako, Caracas et Karachi. En 2007, le FSM relève un défi d'organisation, le Kenya attendant pas moins de 150.000 délégués. Pourquoi l'Afrique ? Le continent est au cœur des problématiques défendues par les altermondialistes.

Le Forum constitue également un moyen pour la société civile africaine de se structurer davantage. Ensuite, on constate un réel problème d'ancrage social : le décalage entre le cénacle des dirigeants des organisations de la société civile et les catégories populaires persiste. Le leitmotiv de ce Forum de Nairobi est de créer des liens entre les bidonvilles et la ville. Le grand rendez-vous altermondialiste s'ouvrira ainsi par une marche partant du bidonville de Kibera, et se clôturera par un marathon qui traversera la plupart des bidonvilles de l'est de Nairobi. Il s'agit pour les organisateurs de créer des ponts entre les débats, les discussions et ceux qui souffrent.

 

Les forums enregistrent un certain succès en nombre de participants. Mais les fondateurs du FSM, comme Bernard Cassen (ATTAC) ou José Bové, s'interrogent sur l'utilité de ce rendez-vous. Le mouvement altermondialiste est-il en train de "s'user" ?

 

- La formule des FSM, existante depuis 2001, est peut-être en train de s'étioler. A l'origine, le mouvement altermondialiste s'est exprimé en opposition aux sommets officiels, comme le Forum économique de Davos. Par la suite, celui-ci a privilégié la recherche de propositions à travers l'organisation des forums sociaux. Mais les FSM n'ont pas pour l'instant accouché d'un programme détaillé. Ce que Bernard Cassen appelait le "consensus de Porto Alegre", en opposition au consensus de Washington, n'a finalement pas abouti à une réelle entente sur une dizaine de thématiques, comme il le souhaitait. Les FSM ont été des lieu de rencontres et de discussions, mais pas de propositions.

En France, le mouvement altermondialiste est en phase de transition, comme l'a montré dernièrement la crise qu'a subi ATTAC. Les collectifs antilibéraux n'ont pas su s'entendre sur un programme et un candidat. A l'échelle internationale, des politiques alternatives se mettent en place en Amérique Latine : Rafael Correa en Equateur, Daniel Ortega au Nicaragua, Hugo Chavez au Venezuela… En Bolivie, Evo Morales a entrepris une politique "révolutionnaire" de nationalisation. Face à cela, les altermondialistes, sans véritable consensus sur un programme, sont tentés de soutenir ces politiques mises en place. Il est plus facile pour le mouvement de s'opposer que de proposer…

 
Propos recueillis par Séverine De Smet
(le mercredi 17 janvier 2007)

NOUVELOBS.COM | 20.01.2007 |
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Samedi 20 janvier 2007 6 20 /01 /2007 23:22

Coup d'envoi

du Forum social de Nairobi


 

Plus de 80.000 personnes étaient présentes dans la capitale kenyane pour le 7e Forum social mondial, qui s'est ouvert par une marche partie du bidonville de Kibera.

 

Le cortège

Le cortège (AP)

Le 7e Forum social mondial, rendez-vous annuel des opposants à la mondialisation néo-libérale organisé pour la première fois en Afrique, s'est ouvert samedi 20 janvier à Nairobi avec une marche de protestation partie de Kibera, l'un des immenses bidonvilles de la capitale kenyane.

Symbole de la pauvreté et de l'absence d'accès aux services de base, ce quartier déshérité abrite au moins 700.000 personnes, soit un tiers de la population de Nairobi. Si bon nombre des banderoles brandies par les manifestants prônaient "un monde différent", beaucoup dénonçaient également la politique du président américain George W. Bush, décrit comme "le terroriste numéro un" ou encore "l'incarnation de Satan".

Avant l'ouverture officielle prévue en début d'après-midi dans le parc Uhuru, plus de 80.000 participants étaient déjà présents samedi matin à Nairobi pour manifester leur solidarité avec l'Afrique, continent souffrant particulièrement des effets de la mondialisation et du néo-colonialisme, selon les organisateurs.

 
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Samedi 28 avril 2007 6 28 /04 /2007 23:14
 

Erwin Wagenhofer :

Tout film consacré à la production des aliments ne peut être qu'un cri d'alarme


A l'occasion de la sortie le 25 avril prochain du film We feed the world, le marché de la faim*, Erwin Wagenhofer, le réalisateur, nous explique que le but de "la production industrielle agroalimentaire n'est nullement de nourrir la terre entière, mais d'engranger des profits". Quitte à sacrifier 850 millions d'affamés...
Votre film montre que la production des aliments que nous, Européens, consommons tous les jours, coûte des milliers de vies humaines et ravage l’environnement. Est-il un cri d’alarme ?

Tout film sérieux qui se confronte au probème de la production des aliments ne peut être qu'un cri d'alarme. Et même s'il s'agissait d'une comédie (ce que l'hilarant comique français Louis de Funès a fait de façon magnifique dans L'aile ou la cuisse), cela devrait encore être un cri d'alarme.

La dimension éthique est-elle d’après vous totalement absente de l’industrie agro-alimentaire, comme certaines images de votre film semblent le suggérer (les enfants brésiliens mourant de faim à cause des cultures de soja d’exportation, l’élevage industriel des poulets)…

Mais les questions éthiques ne sont pas seulement absentes de l'industrie agro-alimentaire, elles le sont de la vie économique dans son ensemble et finalement aussi de la vie sociale! C'est pourquoi le film s'appelle "We feed the World" et non "They feed...", parce que nous sommes tous inclus dans ce processus, tous sans exception! Ce qui m'importe n'est toutefois pas la question de la culpabilité mais celle de la responsabilité. Nous devons apprendre à devenir responsables de notre façon d'agir au lieu de chercher la faute chez les "autres". Cela paraîtra sans doute un peu curieux mais cela ne l'est pas. Puisque nous vivons dans une démocratie, nous pouvons décider si nos animaux (et nous avec) vont détruire la forêt amazonienne ou non! Nous pouvons forcer nos hommes politiques à voter des lois garantissant la souveraineté alimentaire des Etats avant qu'ils n'exportent massivement leur production. La plupart des 850 millions d'affamés de la terre vivent dans des pays où il y a assez à manger, comme au Brésil ou en Inde !

Que faire pour rétablir une certaine morale ? Faut-il, entre autres mesures, favoriser un retour aux méthodes "artisanales"? Votre film semble le suggérer (exemple des pêcheurs artisanaux en Bretagne ou des aubergines roumaines) …

Je crois que nous devons changer notre façon de penser. Cela commence par les concepts que nous utilisons. On s'adresse à moi, comme d'ailleurs à tout le monde, comme à un consommateur. Or je ne veux rien consommer, je veux juste utiliser quelque chose. Ce n'est pas qu'un autre concept, c'est une autre façon d'agir. Je veux utiliser des choses et souhaite que d'autres puissent à leur tour les utiliser quand j'aurai quitté ce monde. Et j'aimerais que, dans le temps où je l'ai utilisée, la terre soit devenue un peu meilleure et n'aie pas seulement été consommée. En aucun cas il ne s'agit pour moi de se priver de plaisir et de vouloir retourner à une époque préhistorique grise et terne, mais juste de mettre notre savoir énorme au service de l'homme et non de l'économie et de la soif du profit. L'économie et la technique, mais aussi la culture et les arts sont là pour être au service de l'homme, et non l'inverse.

Si l’on changeait les méthodes de production actuelles, pourrait-on encore se nourrir aussi bien dans les pays développés ? Aurait-on autant de choix et d’abondance ?

Eh bien, si après avoir vu le film, vous êtes toujours persuadés d'être bien nourri, c'est que je m'y suis mal pris. En effet, il ne suffit pas que les aliments (qui, soit dit en passant, n'ont le plus souvent aucun goût) ne contiennent pas de produits toxiques, parce qu'il est plus important de bien se nourrir que de se rassasier. A quoi cela rime-t-il qu'une pomme "bio" vienne du Chili et ait parcouru 14000 km en avion pour venir jusqu'à nous ? On compte 4 litres de kérozène par kilo de pommes bio. Et ensuite, on s'étonne d'avoir un débat sur le climat (au moment où je vous parle, l'ONU repousse la publication du rapport sur le climat, car les USA, la Chine et l'Arabie Saoudite trouvent qu'il va trop loin !!!). Il s'agit donc de regarder les choses avec précision et pas seulement le produit sur le rayonnage. Pourquoi ces informations ne figurent-elles pas sur les rayonnages ? Si les "consommateurs" savaient que pour produire un kilo de thon d'élevage, il faut pêcher 25 kg de poissons que l'on transformera ensuite en farine avant de leur faire parcourir plusieurs milliers de kilomètres jusque dans des fermes piscicoles de la Méditerranée, alors ils y réflechiraient sans doute à deux fois avant d’acheter du thon. Le fait qu’à l’endroit où ces 25 kg de poissons sont pêchés, devant les côtes d’Afrique de l’Ouest par exemple, la pêche locale traditionnelle s’en trouve ruinée et que les gens qui vivaient de cela depuis des générations se trouvent ainsi privés de toutes ressources, cela n’intéresse de toute façon personne chez nous en Europe. Mais cela n’est pourtant pas sans rapport avec le fait que des voitures brûlent dans les banlieues parisiennes et que des bateaux bondés de réfugiés mettent chaque jour le cap sur l’Europe par dizaines. Et puis qu’entend-on par "avoir du choix" ? On confond choix et disponibilité, abondance et excès. L’offre en produits alimentaires de base a dramatiquement chuté, précisément en raison de l’industrialisation, car il est beaucoup plus commode pour l’industrie agro-alimentaire de produire en masse un nombre limité de produits standardisés que d’offrir un large choix. Combien de sortes de tomates différentes avons-nous dans les rayons des supermarchés ? Trois ou quatre, mais en abondance et à n’importe quelle période de l’année, y compris quand ce n’est pas la saison des tomates chez nous ! En revanche, il existe dans l’agriculture biologique des centaines d’espèces de tomates différentes. La situation est encore plus dramatique pour les céréales, car on ne cultive généralement guère plus de deux ou trois sortes de maïs ou de blé chez nous en Europe. On estime qu’il existait en 1900 environ 11000 espèces de riz différents en Asie, aujourd’hui on n’en compte même plus une vingtaine !

Et pour nourrir la terre entière, comment ne pas recourir à une production alimentaire industrialisée à grande échelle ?

D'une part, je n'ai rien contre l'industrie ni contre le progrès, d'autre part le but de la production industrielle n'est nullement de nourrir la terre entière, mais d'engranger des profits. L'industrie ne recule même pas devant le fait de licencier ses propres employés, y compris quand elle fait des bénéfices. Justement parce que notre système économique a totalement déraillé et perdu l'essentiel de vue. En conférence de presse, on voit des dirigeants d'entreprises annoncer des bénéfices de plusieurs milliards d'euros - sur lesquels, soit dit en passant, ils ne paient même pas d'impôts - puis annoncent dans la même conférence de presse qu'ils vont licencier des milliers de personnes afin d'augmenter encore les bénéfices à court terme. J'ai quelque chose contre cela, je l'admets, pas contre le progrès technique en lui-même ! Et puis qu'est-ce qu'un progrès qui voit s'amonceler des morts de faim ?

Votre film suscite-t-il des réactions ? Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

Le film a suscité d'énormes réactions, je peux vraiment l'affirmer aujourd'hui, il y a eu une onde de choc ici en Autriche. Et ce qui me réjouit particulièrement, c'est que de nombreux jeunes se sentent maintenant concernés par ce problème. Et c'est une conséquence directe de cela que même la "grande politique" ne puisse aujourd'hui plus fermer les yeux devant le problème. Dans son discours à la nation de l'an dernier, le chancelier autrichien Schüssel a pris position par rapport au film, au Bundestag allemand, une séance a été interrompue pour discuter du film, etc. Ici à Vienne, certaines boulangeries ont changé leur stratégie de vente et vendent le pain moins cher juste avant l'heure de la fermeture, ou bien le vendent à moitié prix le lendemain, il y a donc quelque chose qui bouge. En ce qui me concerne, je ne suis ni un optimiste ni un pessimiste, je suis un "possibiliste", c'est-à-dire que je crois à la possibilité d'un autre monde.

                                             Propos recueillis par Sandra Ktourza
                                                      Traduction : Stéphane Gödicke

 

Synopsis : Chaque jour à Vienne, la quantité de pain inutilisée, et vouée à la destruction, pourrait nourrir la seconde plus grande ville d'Autriche, Graz... Environ 350 000 hectares de terres agricoles, essentiellement en Amérique latine, sont employés à la culture du soja destiné à la nourriture du cheptel des pays européens alors que près d'un quart de la population de ces pays souffre de malnutrition chronique. Chaque Européen consomme annuellement 10 kilogrammes de légumes verts, irrigués artificiellement dans le Sud de l'Espagne, et dont la culture provoque des pénuries d'eau locales...
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Lundi 28 juillet 2008 1 28 /07 /2008 16:51
 Pierre Khalfa – juillet 2008

Le mouvement altermondialiste, qui prolonge des mouvements antérieurs, a une dizaine d’années d’existence. C’est à la fois beaucoup au regard du temps médiatique et même pour une vie humaine, mais peu par rapport aux processus de longue durée qui structurent les évolutions de nos sociétés. Il n’en reste pas moins qu’un bilan s’impose pour un mouvement qui a connu déjà plusieurs phases. Un débat est aujourd’hui en cours à l’échelle internationale pour essayer de résoudre des difficultés qui sont ressenties plus ou moins confusément.

Un nouveau moment historique

1. Le mouvement altermondialiste a commencé par être un mouvement de résistance globale qui s’est manifesté, à partir de Seattle fin 1999, par toute une série de grandes mobilisations à l’occasion des réunions des institutions internationales : Prague, Nice, Gotëborg, Gènes, Barcelone… Il a représenté une rupture dans les rapports de forces mondiaux, et ce de deux points de vue. D’une part, apparaît politiquement ainsi à l’échelle mondiale un mouvement de contestation globale. D’autre part, alors que le néolibéralisme apparaissait idéologiquement hégémonique, le mouvement s’en prend frontalement à ses fondements, participant à sa délégitimation, rentrant ainsi en résonance avec les préoccupations des peuples. Alors que le néolibéralisme affirmait qu’il n’y a pas d’autre alternative (le TINA de Margaret Tatcher), le mouvement affirme qu’« un autre monde est possible ».

2. La seconde phase du mouvement commence avec le premier Forum social mondial (FSM) en 2001. Elle est caractérisée à la fois par un élargissement considérable, par le biais des Forums, des forces participantes au mouvement, par un impact accru auprès des opinions publiques, et par le début d’élaboration de propositions alternatives. C’est la phase où le mouvement passe de l’anti à l’alter . Elle se situe dans un contexte marqué, après le 11 septembre, par la question de la guerre qui polarise l’activité du mouvement - manifestation mondiale du 15 février 2003 issue d’un appel au Forum social européen (FSE) de Florence -, et par le développement de fortes mobilisations au niveau national, notamment en Europe, sur les questions sociales - Hartz 4 en Allemagne, mouvement des retraites et CPE en France, article 18 en Italie, etc. -, qui illustrent le côté central de la question sociale.

3. Le mouvement altermondialiste présente alors un certain nombre de caractéristiques qui font son originalité. Il se veut un mouvement « citoyen », représentant l’intérêt général contre la logique de marchandisation généralisée portée par le néolibéralisme. Mouvement hétérogène, il est composé d’acteurs très divers qui débattent et agissent ensemble à partir de leurs préoccupations propres. Il est donc, par là même, présent sur de très nombreux terrains. Il fonctionne au consensus, considéré non point comme la recherche de l’unanimité, mais comme un moyen dynamique de débattre pour dépasser les divergences initiales. Il ne se pose pas la question du pouvoir politique, situant, pour l’essentiel, son action dans la sphère des contre-pouvoirs. Il est uni sur deux grandes lignes de forces : contre la marchandisation du monde, les droits des êtres humains doivent l’emporter sur le droit au commerce, la libre concurrence et, plus globalement, la loi du profit ; contre la puissance des marchés, il faut mener un combat permanent pour une participation effective, à tous les niveaux, des citoyens aux décisions qui les concernent.

4. Le Forum social est la forme historique qu’a pris le mouvement altermondialiste pour son apparition politique. La Charte des principes de Porto Alegre le définit comme « un espace de rencontre ouvert visant à approfondir la réflexion, le débat d'idées démocratique, la formulation de propositions, l'échange en toute liberté d'expériences, et l'articulation en vue d'actions efficaces, d'instances et de mouvements de la société civile qui s'opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d'impérialisme, et qui s'emploient à bâtir une société planétaire axée sur l'être humain ». Le Forum social veut donc à la fois être un cadre de débat, permettre l’élaboration des alternatives et être un point d’appui pour les mobilisations. Son caractère ouvert et non délibératif lui permet d’incorporer en permanence des forces nouvelles. Par son mode de fonctionnement et les débats croisés qu’il impulse, le Forum social a permis de créer un embryon de culture politique commune faite de respect de la diversité, de mise en œuvre de processus de démocratie participative et de refus d’une structuration hiérarchique. Apparition de nouveaux paramètres Ce mouvement est aujourd’hui confronté à plusieurs problèmes qui, s’ils ne sont pas tous nouveaux, se combinent pour créer une situation inédite.

5. Si des coups d’arrêts ponctuels ont pu y être donnés, l’offensive néolibérale se poursuit et s’accentue, notamment au niveau national et européen. L’existence du mouvement altermondialiste n’a pas produit un renversement des rapports de force. Il ne peut éviter de traiter cette question centrale qui renvoie à son utilité concrète.

6. Mais cette offensive se déploie dans une situation où la légitimité du capitalisme néolibéral est remise fortement en question. Contrairement à ce qui se passait dans la décennie des années 90, il n’y a pas d’adhésion de masse aux idées néolibérales. La multiplicité des crises, la remise en cause permanente des droits sociaux, le développement impressionnant des inégalités, minent leur légitimité. La crise financière actuelle, qui risque de se transformer en récession, produit ses effets au sein même des classes dominantes. Elle a provoqué une levée de boucliers contre le comportement « irrationnel » de la finance, entraînant une flopée de discours sur la « nécessaire régulation des marchés » venant même des acteurs de la finance. Le débat sur la nature de la régulation à mettre en œuvre et sur les mesures précises à prendre va s’amplifier, obligeant le mouvement altermondialiste à apporter ses propres réponses faute de disparaître du débat public.

7. La crise des institutions financières internationales est aujourd’hui patente. L’OMC n’arrive pas à conclure le cycle de Doha et tend à être, de fait, remplacée par des accords bilatéraux de libre-échange. Le FMI, dont les plans d’ajustement structurels ont mené nombre de pays à la catastrophe, est en déficit et le nombre de pays qui font appel à lui se réduit très fortement. La Banque mondiale se cherche une nouvelle fonction après la crise qu’a entraînée la présidence de Wolfowitz, le projet de Banque du Sud renforçant encore cette interrogation existentielle. De plus, le G7, qui se voulait le directoire du monde, apparaît comme un lieu où rien d’important ne se décide. Dans cette situation, le mouvement altermondialiste se trouve dans l’obligation de préciser, devant la globalisation du capital, son rapport aux institutions internationales. Il était simple, face à des institutions jouant le rôle de vecteur de la mondialisation néolibérale de s’y opposer. Aujourd’hui alors que ces institutions sont souvent contournées par les Etats, le mouvement altermondialiste doit discuter plus précisément de quelles institutions internationales seraient nécessaires pour faire face aux multiples crises actuelles - crise financière, crise alimentaire, crise écologique -, qui ont toutes une dimension globale.

8. Si les questions écologiques étaient quasiment absentes au lancement des Forums, le développement de la crise écologique a entraîné une prise de conscience généralisée et ce thème occupe maintenant une place importante dans leur programme. Beaucoup reste cependant à faire pour traduire cette préoccupation en actions concrètes, en politique d’alliances et en stratégies d’action, même si des progrès notables ont été faits.

9. Le développement des politiques sécuritaires tous azimuts, se traduisant notamment par le fichage systématique des citoyens, la multiplication des mesures contre les immigrés, remettent en cause des droits démocratiques élémentaires. Loin de se combiner avec la démocratie, l’extension du règne du marché s’accompagne de politiques répressives visant à maintenir l’ordre néolibéral. Le combat démocratique, la lutte pour les libertés doivent, plus que jamais, être intégrés au combat altermondialiste.

10. Le rapport au politique tend à se poser en termes nouveaux. L’alternance au pouvoir de partis conservateurs néolibéraux et de partis sociaux-démocrates convertis au social-libéralisme ne peut être acceptée sans conséquences sérieuses sur l’impact même du mouvement altermondialiste, ce d’autant plus que les mouvements sociaux et citoyens peinent à bloquer durablement les politiques néolibérales. De plus, l’existence de gouvernements, notamment en Amérique latine, qui se réfèrent explicitement à l’antilibéralisme, pose la question des rapports que le mouvement doit entretenir avec eux. Comment le mouvement altermondialiste peut-il redéfinir un rapport au politique qui préserve à la fois sa diversité et son unité, et ne reproduise pas les schémas du passé dont on sait qu’ils ont mené à l’éclatement et à l’échec ? Le processus des Forums à la croisée des chemins

11. Le processus des Forums sociaux a connu un élargissement continu, tant par les zones géographiques qui sont rentrées dans le processus (sous-continent indien, Afrique, Etats-Unis), que par les forces nouvelles qui s’y sont engagées (mouvement écologistes, économie sociale et solidaire, nouvelles organisations syndicales…). Le processus du FSM continue donc de se développer. L’engagement de la Confédération syndicale internationale (CSI) en est une illustration. Cependant ce développement se heurte à plusieurs problèmes. Certains renvoient aux points qui viennent d’être évoqués, mais d’autres qui étaient présents dès la naissance du FSM sont le produit de contradictions internes.

12. L'incorporation de nouvelles forces dans le processus des Forums ne se fait pas toujours au même niveau. Pour une partie d'entre elles, il s'agit simplement d'être sur la photo et leur participation au Forum n'implique pas un engagement de long terme. Même pour celles qui, au contraire, considèrent leur participation au Forum comme un outil pour construire un travail politique en commun avec d'autres, il est souvent difficile, hors de moments ponctuels, de traduire cette volonté en actes. Un des risques des Forums sociaux est donc de se transformer progressivement en grandes messes, sorte de colloques sur l'état du monde, et de voir ainsi leur rôle politique dépérir peu à peu.

13. Ce constat amène à se pencher sur la deuxième fonction des Forums, celle de l'élaboration d'alternatives. Celles-ci ne peuvent naître ex nihilo de la simple confrontation durant les quelques jours que durent les Forums. Elles peuvent être explicitées et médiatisées pendant ce moment, mais, pour exister, elles supposent un travail continu pour les construire. Par définition, cela signifie un accord politique entre les mouvements pour le faire. La construction d'alternatives communes ne concernera donc qu'une partie des forces engagées dans les Forums. De plus, des mouvements pourront être d'accord sur tel sujet mais pas sur tel autre. La diversité du mouvement, qui est sa force, a un prix politique.

14. La difficulté s’accroît encore lorsqu’il s’agit de faire en sorte que les Forums servent de point d’appui aux mobilisations. Des organisations peuvent participer aux Forums pour débattre, confronter leurs points de vue et ne pas se poser la question des mobilisations à construire. De plus, au-delà même de divergences politiques éventuelles, chaque mouvement a ses propres axes d’intervention et il est difficile de trouver des priorités d’action qui soient communes à tous.

15. Les Forums ont permis l’approfondissement de la coopération entre des mouvements intervenant sur une même thématique par la mise en place de « réseaux ». Ces réseaux ont tendance à structurer de plus en plus l’activité des Forums, notamment au niveau européen. Si cette évolution est évidemment positive car elle permet d’ancrer les Forums dans des dynamiques concrètes, elle a l’inconvénient de participer à l’éclatement des Forums et peut entraver le développement d’une culture politique commune. La solution reste à trouver pour articuler activités thématiques et dynamique globale.

16. Les Forums sociaux reposaient sur un pari implicite : la dynamique du processus pourrait permettre la consolidation d’une culture politique commune, le rapprochement des points de vue, l’élaboration d’alternatives communes, la convergence des stratégies et la construction de mobilisations fédératrices. Force est de constater que cela a été rarement le cas et qu’il est très difficile de construire des processus de mobilisation dans le cadre des Forums. Le bilan de la journée mondiale d’action du 26 janvier 2008 résume les difficultés de l’entreprise. Décidée par le Conseil international (CI) du FSM, qui pour l’occasion rompait avec la doctrine qui avait prévalu jusque-là - le CI n’est théoriquement pas un organe décisionnel en matière de mobilisation -, cette journée s’est transformée progressivement en « FSM décentralisé ». Si les initiatives prises ce jour-là ont été très nombreuses, et si dans certains pays l’écho a été important, le mouvement altermondialiste n’a pas été capable, lors de ce rendez-vous, de faire la preuve de sa capacité à réellement mobiliser au niveau mondial, alors même que cette initiative était soutenue par la CSI. De même, les difficultés du FSE renvoient à des problèmes similaires.

17. Dans cette situation, trois orientations sont possibles. La première vise, avec quelques aménagements à la marge, à poursuivre sous la même forme le processus actuel des Forums avec l’argument, juste, que l’important est de maintenir la dynamique d’élargissement qui n’est pas allée à son terme. La deuxième orientation n’est pas contradictoire avec la première. Elle admet que les Forums ont leur utilité et doivent donc se poursuivre sous leur forme actuelle. Mais elle considère que l’important est ailleurs, car les Forums seraient incapables de répondre à la nouvelle situation, cet ailleurs pouvant prendre diverses formes suivant les protagonistes (postaltermondialisme, construction d’une « internationale », passage à la politique partidaire, etc.). Une autre orientation est cependant possible qui vise à essayer de prendre les Forums comme point d’appui pour répondre aux problèmes nouveaux que doit affronter le mouvement altermondialiste.

18. Cette dernière orientation est compliquée à mettre en œuvre car elle suppose de pouvoir prendre en compte deux aspects partiellement contradictoires des Forums, leur maintien comme un cadre large et leur élargissement d’un côté et, de l’autre, la possibilité d’élaborer des alternatives communes, de construire des axes de bataille et des processus de mobilisation qui ne pourront concerner qu’une partie des participants aux Forums. Il s’agit donc de créer des « coopérations renforcées » entre différents acteurs des Forums et de faire en sorte que l’organisation concrète des Forums permette leur existence.

19. Le processus de préparation des Forums est aujourd’hui essentiellement centré sur un mécanisme complexe de construction de moments de débats, leur foisonnement exprimant la grande diversité des acteurs présents et des terrains d’intervention couverts. Mais, dans ce cadre, les questions de stratégie sont traitées dans les interstices des Forums, à leur marge. L’Assemblée des mouvements sociaux est censée répondre à cette préoccupation. En fait, n’étant pas vraiment intégrée dans le processus du Forum, elle apparaît comme un simple événement qui s’y surajoute et n’est pas réellement préparée en amont pour aboutir à de réels résultats. Il faut donc revoir le processus de préparation des Forums pour que les questions de stratégie soient explicitement partie prenante du programme et de l’organisation des Forums. Le Forum ne doit pas être simplement la juxtaposition de moments de débats, mais doit permettre que se construisent des stratégies pour peser sur le cours des choses.

20. Il s’agit donc de faire évoluer le sens politique des Forums. Changer la configuration politique des Forums suppose un double accord politique : un accord pour que ce changement ne remette pas en cause le fait que le Forum, en tant que tel, ne prenne pas de décision, condition pour que toutes les forces y participent ; mais en contrepartie, il doit y avoir un accord politique pour que des « coopérations renforcées » puissent se mettent en place dans ce cadre, y trouvent les moyens pour exister et puissent bénéficier de la visibilité politique nécessaire. Il faut donc tenir une ligne de crête qui permette de combiner respect de la diversité politique des Forums et construction de stratégies efficaces.

Conclusion

L’avenir du mouvement altermondialiste n’est pas assuré. Il est placé devant le défi que constitue son utilité sur la durée. Il a d’abord exprimé un refus fondamental de l’état du monde. Ce refus a été et reste déterminant, car il clarifie les enjeux. Son problème actuel est de parvenir à être effectivement un mouvement qui aide à une transformation du monde.

Texte rédigé pour une introduction à un débat de l'Université d'été d'Attac-France
Par Rouges et Verts - Publié dans : Altermondialisme
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