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Mobilisation

5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 16:07

 

Économiste franco-égyptien, Samir Amin est directeur du Forum du Tiers-Monde.
Le 23 janvier 2013.
L'intervention française au Mali a suscité dans les rangs des progressistes et des anti-impérialistes des positions parfois conradictoires. Ce texte émanant d'un militant anti-impérialiste et tiers-mondiste incontestable est une importante contribution au débat. Il replace l'intervention française dans le cadre de la géopolitique mondiale.
Je suis de ceux qui condamnent par principe toute intervention militaire des puissances occidentales dans les pays du Sud, ces interventions étant par nature soumises aux exigences du déploiement du contrôle de la Planète par le capital des monopoles dominant le système.
L’intervention française au Mali est-elle l’exception à la règle ? Oui et non. C’est la raison pour laquelle j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali mais de l’ensemble des pays de la région, laquelle est elle-même le produit des politiques de déploiement du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste (États-Unis, Europe, Japon), toujours en œuvre, comme elle est à l’origine de l’implantation de l’Islam politique dans la région.

 I.- L’Islam politique réactionnaire, ennemi des peuples concernés et allié majeur des stratégies de la triade impérialiste [1]

L’Islam politique – au-delà de la variété apparente de ses expressions – n’est pas un « mouvement de renaissance de la foi religieuse » (que celle-ci plaise ou non), mais une force politique archi-réactionnaire qui condamne les peuples qui sont les victimes éventuelles de l’exercice de son pouvoir, à la régression sur tous les plans, les rendant par là même incapables de répondre positivement aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce pouvoir ne constitue pas un frein à la poursuite du processus de dégradation et de paupérisation en cours depuis trois décennies. Au contraire il en accentue le mouvement, dont il se nourrit lui-même.
Telle est la raison fondamentale pour laquelle les puissances de la triade – telles qu’elles sont et demeurent – y voient un allié stratégique. Le soutien systématique apporté par ces puissances à l’Islam politique réactionnaire a été et demeure l’une des raisons majeures des « succès » qu’il a enregistrés : les Talibans d’Afghanistan, le FIS en Algérie, les « Islamistes » en Somalie et au Soudan, ceux de Turquie, d’Egypte, de Tunisie et d’ailleurs ont tous bénéficié de ce soutien à un moment décisif pour leur saisie du pouvoir local. Aucune des composantes dites modérés de l’Islam politique ne s’est jamais dissociée véritablement des auteurs d’actes terroristes de leurs composantes dites « salafistes ». Ils ont tous bénéficié et continuent à bénéficier de « l’exil » dans les pays du Golfe, lorsque nécessaire. En Libye hier, en Syrie encore aujourd’hui ils continuent à être soutenus par ces mêmes puissances de la triade. En même temps les exactions et les crimes qu’ils commettent sont parfaitement intégrés dans le discours d’accompagnement de la stratégie fondée sur leur soutien : ils permettent de donner de la crédibilité à la thèse d’une « guerre des civilisations » qui facilite le ralliement « consensuel » des peuples de la triade au projet global du capital des monopoles. Les deux discours – la démocratie et la guerre au terrorisme – se complètent mutuellement dans cette stratégie.
Il faut une bonne dose de naïveté pour croire que l’Islam politique de certains – qualifié à ce titre de « modéré » – serait soluble dans la démocratie. Il y a certes partage des tâches entre ceux-ci et les « salafistes » qui les déborderaient dit-on avec une fausse naïveté par leurs excès fanatiques, criminels, voire terroristes. Mais leur projet est commun – une théocratie archaïque par définition aux antipodes de la démocratie même minimale.

 II.- Le Sahélistan, un projet au service de quels intérêts ?

De Gaulle avait caressé le projet d’un « Grand Sahara français ». Mais la ténacité du Front de libération national (FLN) algérien et la radicalisation du Mali de l’Union Soudanaise de Modibo Keita ont fait échouer le projet, définitivement à partir de 1962-1963. S’il y a peut être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter.
En fait le projet de Sahélistan n’est pas celui de la France – même si Sarkozy s’y était rallié. Il est celui de la nébuleuse constituée par l’Islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne.
Le Sahélistan « islamique » permettrait la création d’un grand Etat couvrant une bonne partie du Sahara malien, mauritanien, nigérien et algérien doté de ressources minérales importantes : uranium, pétrole et gaz. Ces ressources ne seraient pas ouvertes principalement à la France, mais en premier lieu aux puissances dominantes de la triade. Ce « royaume », à l’image de ce qu’est l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, pourrait aisément « acheter » le soutien de sa population clairsemée, et ses émirs transformer en fortunes personnelles fabuleuses la fraction de la rente qui leur serait laissée. Le Golfe reste, pour les puissances de la triade, le modèle du meilleur allié/serviteur utile, en dépit du caractère farouchement archaïque et esclavagiste de sa gestion sociale – je dirai grâce à ce caractère. Les pouvoirs en place dans le Sahélistan s’abstiendraient de poursuivre des actions de terrorisme sur leur territoire, sans pour autant s’interdire de les soutenir éventuellement ailleurs.
La France, qui était parvenue à sauvegarder du projet du « Grand Sahara » le contrôle du Niger et de son uranium, n’occuperait plus qu’une place secondaire dans le Sahélistan [2].
Il revient à F. Hollande – et c’est tout à son honneur – de l’avoir compris et refusé. On ne devrait pas s’étonner de voir que l’intervention qu’il a décidé ait été immédiatement soutenue par Alger et quelques autres pays pourtant non classés par Paris comme des « amis ». Le pouvoir algérien a démontré sa parfaite lucidité : il sait que l’objectif du Sahélistan vise également le Sud algérien et pas seulement le Nord du Mali [3]. On ne devrait pas davantage s’étonner que les « alliés de la France » – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, sans parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar – sont en réalité hostiles à cette intervention, qu’ils n’ont accepté du bout des lèvres que parce qu’ils ont été mis devant le fait accompli – la décision de F. Hollande. Mais ils ne seraient pas mécontents de voire l’opération s’enliser et échouer. Cela redonnerait de la vigueur à la reprise du projet du Sahélistan.

 III.- Gagner la guerre du Sahara

Je suis donc de ceux qui souhaitent et espèrent que la guerre du Sahara sera gagnée, ces Islamistes éradiqués dans la région (Mali et Algérie en particulier), le Mali restauré dans ses frontières. Cette victoire est la condition nécessaire incontournable, mais est loin d’être la condition suffisante, pour une reconstruction ultérieure de l’Etat et de la société du Mali.
Cette guerre sera longue, coûteuse et pénible et son issue reste incertaine. La victoire exige que soient réunies certaines conditions. Il faudrait en effet non seulement que les forces armées françaises n’abandonnent pas le terrain avant la victoire, mais encore qu’une armée malienne digne de ce nom soit reconstituée rapidement. Car il faut savoir que l’intervention militaire des autres pays africains ne pourra pas constituer l’élément décisif de la victoire.
La reconstruction de l’armée malienne relève du tout à fait faisable. Le Mali de Modibo était parvenu à construire une force armée compétente et dévouée à la nation, suffisante pour dissuader les agresseurs comme le sont les Islamistes d’AQMI aujourd’hui. Cette force armée a été systématiquement détruite par la dictature de Moussa Traoré et n’a pas été reconstruite par ses successeurs. Mais le peuple malien ayant pleine conscience que son pays a le devoir d’être armé, la reconstruction de son armée bénéficie d’un terrain favorable. L’obstacle est financier : recruter des milliers de soldats et les équiper n’est pas à la portée des moyens actuels du pays, et ni les Etats africains, ni l’ONU ne consentiront à pallier cette misère. La France doit comprendre que le seul moyen qui permettra la victoire l’oblige à le faire. L’enlisement et la défaite ne seraient pas seulement une catastrophe pour les peuples africains, elles seraient tout autant pour la France. La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe.
Il n’y a pas grand chose à attendre des pays de la CEDEAO. Les gardes prétoriennes de la plupart de ces pays n’ont d’armée que le nom. Certes le Nigeria dispose de forces nombreuses et équipées, malheureusement peu disciplinées pour le moins qu’on puisse dire ; et beaucoup de ses officiers supérieurs ne poursuivent pas d’autre objectif que le pillage des régions où elles interviennent. Le Sénégal dispose également d’une force militaire compétente et de surcroît disciplinée, mais petite, à l’échelle du pays. Plus loin en Afrique, l’Angola et l’Afrique du Sud pourraient apporter des appuis efficaces ; mais leur éloignement géographique, et peut être d’autres considérations, font courir le risque qu’ils n’en voient pas l’intérêt.
Un engagement de la France ferme, déterminé et pour toute la durée nécessaire implique que la diplomatie de Paris comprenne qu’il lui faut prendre des distances à l’égard de ses co-équipiers de l’OTAN et de l’Europe. Cette partie est loin d’être gagnée et rien n’indique pour le moment que le gouvernement de F. Hollande soit capable de l’oser.

 IV.- Gagner la bataille diplomatique

Le conflit visible entre les objectifs honorables de l’intervention française au Mali et la poursuite de la ligne diplomatique actuelle de Paris deviendra rapidement intolérable. La France ne peut pas combattre les « Islamistes » à Tombouctou et les soutenir à Alep !
La diplomatie française, accrochée à l’OTAN et à l’Union européenne, partage la responsabilité de ses alliés dans les succès de l’Islam politique réactionnaire. Elle en a fournit la preuve éclatante dans l’aventure libyenne dont le seul résultat a été (et cela était prévisible et certainement voulu, au moins par Washington) non pas de libérer le peuple libyen de Kadhafi (un pitre plus qu’un dictateur) mais de détruire la Libye, devenue terre d’opération de seigneurs de guerre, directement à l’origine du renforcement d’AQMI au Mali.
Car l’hydre de l’Islam politique réactionnaire recrute autant dans les milieux du grand banditisme que chez les fous de Dieu. Au-delà du « djihad », leurs émirs – qui s’autoproclament les défenseurs intransigeants de la foi – s’enrichissent du trafic de la drogue (les Talibans, l’AQMI), des armes (les seigneurs de guerre libyens), de la prostitution (les Kosovars).
Or la diplomatie française jusqu’à ce jour soutient les mêmes, en Syrie par exemple. Les médias français donnent crédit aux communiqués du prétendu Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, une officine connue pour être celle des Frères Musulmans, fondée par Ryad El Maleh, soutenue par la CIA et les services britanniques. Autant faire crédit aux communiqués d’Ansar Eddine ! La France tolère que la soit disant « Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution » soit présidée par le Cheikh Ahmad El Khatib choisi par Washington, Frère Musulman et auteur de l’incendie du quartier de Douma à Damas.
Je serais surpris (mais la surprise serait agréable) que F. Hollande ose renverser la table, comme De Gaulle l’avait fait (sortir de l’OTAN, pratiquer en Europe la politique de la chaise vide). On ne lui demande pas d’en faire autant, mais seulement d’infléchir ses relations diplomatiques dans le sens exigé par la poursuite de l’action au Mali, de comprendre que la France compte plus d’adversaires dans le camp de ses « alliés » que dans celui de ses « ennemis » ! Cela ne serait pas la première fois qu’il en serait ainsi lorsque deux camps s’affrontent sur le terrain diplomatique.

 V.- Reconstruire le Mali

La reconstruction du Mali ne peut être que l’œuvre des Maliens. Encore serait-il souhaitable qu’on les y aide plutôt que d’ériger des barrières qui rendent impossible cette reconstruction.
Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-parole. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur. Un Mali reconstruit saura aussi affirmer – ou réaffirmer – rapidement son indépendance. Par contre un Mali saccagé par l’Islam politique réactionnaire serait incapable avant longtemps de conquérir une place honorable sur l’échiquier régional et mondial. Comme la Somalie il risquerait d’être effacé de la liste des Etats souverains dignes de ce nom.
Le Mali avait, à l’époque de Modibo, fait des avancées en direction du progrès économique et social comme de son affirmation indépendante et de l’unité de ses composantes ethniques.
L’Union Soudanaise était parvenue à unifier dans une même nation les Bambara du Sud, les pêcheurs bozo, les paysans songhaï et les Bella de la vallée du Niger de Mopti à Ansongo (on oublie aujourd’hui que la majorité des habitants du Nord Mali n’est pas constituée par les Touaregs), et même fait accepter aux Touaregs l’affranchissement de leurs serfs Bella. Il reste que faute de moyens – et de volonté après la chute de Modibo – les gouvernements de Bamako ont par la suite sacrifié les projets de développement du Nord. Certaines revendications des Touaregs sont de ce fait parfaitement légitimes. Alger qui préconise de distinguer dans la rébellion les Touaregs (désormais marginalisés), avec lesquels il faut discuter, des Djihadistes venus d’ailleurs – souvent parfaitement racistes à l’égard des « Noirs » –, fait preuve de lucidité à cet endroit.
Les limites des réalisations du Mali de Modibo, mais aussi l’hostilité des puissances occidentales (et de la France en particulier), sont à l’origine de la dérive du projet et finalement du succès de l’odieux coup d’état de Moussa Traoré (soutenu jusqu’au bout par Paris) dont la dictature porte la responsabilité de la décomposition de la société malienne, de sa paupérisation et de son impuissance. Le puissant mouvement de révolte du peuple malien parvenu, au prix de dizaines de milliers de victimes, à renverser la dictature, avait nourri de grands espoirs de renaissance du pays. Ces espoirs ont été déçus. Pourquoi ?
Le peuple malien bénéficie depuis la chute de Moussa Traoré de libertés démocratiques sans pareilles. Néanmoins cela ne semble avoir servi à rien : des centaines de partis fantômes sans programme, des parlementaires élus impotents, la corruption généralisée. Des analystes dont l’esprit n’est toujours pas libéré des préjugés racistes s’empressent de conclure que ce peuple (comme les Africains en général) n’est pas mûr pour la démocratie ! On feint d’ignorer que la victoire des luttes du peuple malien a coïncidé avec l’offensive « néolibérale » qui a imposé à ce pays fragilisé à l’extrême un modèle de lumpen-développement préconisé par la Banque mondiale et soutenu par l’Europe et la France, générateur de régression sociale et économique et de paupérisation sans limites.
Ce sont ces politiques qui portent la responsabilité majeure de l’échec de la démocratie, décrédibilisée. Cette involution a créé ici comme ailleurs un terrain favorable à la montée de l’influence de l’Islam politique réactionnaire (financé par le Golfe) non seulement dans le Nord capturé par la suite par l’AQMI mais également à Bamako.
La décrépitude de l’Etat malien qui en a résulté est à l’origine de la crise qui a conduit à la destitution du Président Amani Toumani Touré (réfugié depuis au Sénégal), au coup d’État irréfléchi de Sanogho puis à la mise sous tutelle du Mali par la « nomination » d’un Président « provisoire » – dit de transition – par la CEDEAO, dont la présidence est exercée par le Président ivoirien A. Ouattara qui n’a jamais été qu’un fonctionnaire du FMI et du Ministère français de la coopération.
C’est ce Président, dont la légitimité est aux yeux des Maliens proche de zéro, qui a fait appel à l’intervention française. Ce fait affaiblit considérablement la force de l’argument de Paris bien que diplomatiquement impeccable : que Paris a répondu à l’appel du Chef d’Etat « légitime » d’un pays ami. Mais alors en quoi l’appel du chef de l’Etat Syrien – incontestablement non moins légitime – au soutien de l’Iran et de la Russie est-elle « inacceptable » ? Il appartient à Paris de corriger le tir et de revoir son langage.
Mais surtout la reconstruction du Mali passe désormais par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes [4]. Rien d’autre. La France, même si elle gagnait la bataille du Sahara – ce que je souhaite – reste mal placée pour contribuer à la reconstruction du Mali. L’échec, certain, permettrait alors aux faux amis de la France de prendre leur revanche.

Visitez les sites du Forum du Tiers Monde :


NOTES

Dans le souci de conserver à cet article sa brièveté et sa centralité sur la seule question malienne j’ai écarté des développements sur les questions majeures adjacentes, réduits à des indications en notes de bas de pages, évitant ainsi de longues digressions.

L’article ne traite pas de l’agression d’In Amenas. Les Algériens savaient que s’ils ont gagné la guerre majeure contre le projet d’Etat dit islamiste du FIS (soutenu à l’époque par les puissances occidentales au nom de la « démocratie » !) le combat contre l’hydre reste permanent, à mener sur deux terrains : la sécurité, la poursuite du progrès social qui est le seul moyen de tarir le terrain de recrutement des mouvements dits islamistes. Sans doute l’assassinat d’otages américains et britanniques contraint-il Washington et Londres à mieux comprendre qu’Alger a opéré comme il le fallait : aucune négociation n’est possible avec des tueurs. Je ne crois malheureusement pas qu’à plus long terme cette « bavure » des terroristes infléchisse le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne à ce qu’ils continuent de qualifier d’Islam politique « modéré » !

Texte de Samir Amin diffusé par le M’PEP avec l’autorisation de l’auteur.
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12 février 2011 6 12 /02 /février /2011 09:45
Georges Corm
 

 

A partir de la Tunisie, la divine surprise qui a touché la rive sud de la Méditerranée n'est pas aussi simple qu'elle peut apparaître de prime abord. Elle n'est évidemment pas issue de l'Irak. Envahi par l'armée américaine en 2003, sous prétexte de supprimer un tyran et d'y établir une démocratie, l'Irak a, au contraire, connu une involution outrageante dans le communautarisme et l'ethnisme, assortie d'une paupérisation encore plus grave que celle amenée par treize années d'embargo économique onusien, implacable sur ce malheureux peuple.

La surprise n'est pas plus venue du Liban, où, en 2005, la "révolution du Cèdre", appuyée par l'Occident, n'a servi qu'à aggraver le communautarisme et les dissensions internes. Une commission d'enquête internationale sur l'assassinat de Rafic Hariri, puis la constitution du Tribunal international spécial pour le Liban n'ont fait que jeter encore plus le trouble entre les deux grandes communautés musulmanes du pays (sunnite et chiite) et aggraver les dissensions internes.

L'attaque israélienne d'envergure de 2006 sur le sud du pays pour éradiquer le Hezbollah n'aura pas non plus été les "douleurs d'enfantement" du nouveau Moyen-Orient de George Bush, suivant les termes scandaleux employés à l'époque par Condoleezza Rice, sa ministre des affaires étrangères. En bref, tous les essais d'imposer la démocratie de l'extérieur n'auront eu pour effet que d'aggraver les tensions et instabilités de la région.

En revanche, c'est un pauvre Tunisien désespéré socialement et économiquement qui, en s'immolant par le feu dans une zone rurale, déclenche la vague de protestations populaires qui secouent le sud de la Méditerranée. Les immolations par le feu se multiplient.


Dans cette vague, il faut bien identifier l'alchimie qui en a fait jusqu'ici le succès : de fortes revendications d'équité sociale et économique, couplées à l'aspiration à la liberté politique et à l'alternance dans l'exercice du pouvoir. Soutenir uniquement la revendication politique que portent les classes moyennes et oublier celle de justice et d'équité socio-économique que portent les classes les plus défavorisées conduira à de graves désillusions. Or, le système qui a mené au désespoir social est bien celui de "kleptocraties" liant les pouvoirs locaux aux oligarchies d'affaires qu'ils engendrent et à des grandes firmes européennes ou à de puissants groupes financiers arabes, originaires des pays exportateurs de pétrole. C'est ce système qui a aussi nourri la montée des courants islamistes protestataires.

 

La vague de néolibéralisme imposée aux Etats du sud de la Méditerranée depuis trente ans a facilité la constitution des oligarchies locales. La façon dont ont été menées les privatisations a joué un rôle important dans cette évolution, ainsi que les redoutables spéculations foncières et le développement des systèmes bancaires, financiers et boursiers ne profitant qu'à cette nouvelle oligarchie d'affaires. Or, de nombreux observateurs ont naïvement misé sur le fait que ces nouveaux entrepreneurs seraient le moteur d'un dynamisme économique innovant et créateur d'emplois qui entraînerait l'émergence d'une démocratie libérale.

 

La réalité a été tout autre. Le retrait de l'Etat de l'économie et la forte réduction de ses dépenses d'investissement pour assurer l'équilibre budgétaire n'ont pas été compensés par une hausse de l'investissement privé. Ce dernier était supposé créer de nouveaux emplois productifs pour faire face aux pertes d'emplois provoquées par les plans d'ajustement structurels néolibéraux et à l'augmentation du nombre de jeunes entrant sur le marché du travail. Le monde rural a été totalement délaissé et la libéralisation commerciale a rendu plus difficile le développement de l'agroalimentaire et d'une industrie innovante créatrice d'emplois qualifiés.

Face aux fortunes considérables qui se sont constituées ces dernières décennies, le slogan "L'islam est la solution" a visé, entre autres, à rappeler les valeurs d'éthique économique et sociale que comporte cette religion. Ces valeurs ressemblent étrangement à celles de la doctrine sociale de l'Eglise catholique. C'est pourquoi, si la question de l'équité et de la justice économique n'est pas traitée avec courage, on peut penser que les avancées démocratiques resteront plus que fragiles, à supposer qu'elles ne soient pas habilement ou violemment récupérées.

Au demeurant, les organismes internationaux de financement, tout comme l'Union européenne, portent eux aussi une certaine responsabilité. Les programmes d'aides ont essentiellement visé à opérer une mise à niveau institutionnelle libre-échangiste, mais non à changer la structure et le mode de fonctionnement de l'économie réelle. Celle-ci, prisonnière de son caractère rentier et "ploutocratique", est restée affligée par son manque de dynamisme et d'innovation.

Partout, le modèle économique est devenu celui de la prédominance d'une oligarchie d'argent, liée au pouvoir politique en place et aux pouvoirs européens et américains et à certaines grandes firmes multinationales. Le Liban en est devenu un modèle caricatural où des intérêts financiers et économiques servent à perpétuer des formes aliénantes de pouvoir en s'abritant derrière des slogans communautaires scandaleux tels que celui de "bons" sunnites opposés aux "dangereux" chiites.

 

Pour que les choses changent durablement en Méditerranée pour qu'un ensemble euro-méditerranéen dynamique, compétitif et pratiquant l'équité sociale puisse émerger, ne faut-il pas que la société civile européenne suive, à son tour, l'exemple de ce qui a été jusqu'ici dédaigneusement appelé dans les médias la "rue arabe" ? Qu'elle élève à son tour le niveau de contestation de la redoutable oligarchie néolibérale qui appauvrit les économies européennes, n'y crée pas suffisamment d'opportunités d'emplois et précarise chaque année un plus grand nombre d'Européens de toutes les nationalités. Cette évolution négative s'est, elle aussi, faite au bénéfice de la petite couche de "manageurs" dont les rémunérations annuelles accaparent toujours plus la richesse nationale.

Au nord comme au sud de la Méditerranée, ces "manageurs" soutiennent les pouvoirs en place et dominent la scène médiatique et culturelle. Il nous faut donc repenser en même temps le devenir non plus d'une seule rive de la Méditerranée, mais bien de ses deux rives et de leurs liens multiformes.

 

L'exemple de la rive sud devrait stimuler aujourd'hui sur la rive nord la capacité de penser sur un mode différent un autre avenir commun.


Ouvrage : "Le Nouveau Gouvernement du monde", (La Découverte, 2010).

Georges Corm, ancien ministre des finances de la République libanaise

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 20:20

 Il nous a semblé important d'attirer l'attention des lecteurs sur cet article passionnant et riche d'enseignements qui éclaire sous un jour particulier la "Révolution de Jasmin", en particulier dans ses composantes ouvrières et syndicales.


Larbi Chouikha et Vincent Geisser,

« Retour sur la révolte du bassin minier. Les cinq leçons politiques d’un conflit social inédit »,  

L'Année du Maghreb [En ligne], VI | 2010, mis en ligne le 11 janvier 2011, consulté le 06 février 2011. URL : http://anneemaghreb.revues.org/923


Texte intégral


1. Au début de l’année de 2008 éclatait dans le bassin minier de Gafsa l’un des plus grands mouvements sociaux qu’ait connu la Tunisie depuis son indépendance. Au départ, personne n’aurait pensé, dans un pays totalement verrouillé par l’appareil sécuritaire, que des mères de familles, des adolescents, des « petites gens », des diplômés chômeurs ou de simples militants syndicaux puissent défier le régime des mois durant, au point que la « révolte » est considérée aujourd’hui comme le symbole de la résistance populaire à l’autoritarisme benalien. Alors que tous les observateurs étaient braqués sur la campagne pour les élections présidentielle et législative d’octobre 2009 et, que les opposants cooptés ou indépendants se mettaient déjà en marche pour participer symboliquement ou boycotter énergiquement un « scrutin sur mesure », l’expression du ras-le-bol a explosé là où on ne l’attendait pas forcément : la Tunisie de l’intérieur, déshéritée et oubliée (les « zones d’ombre » pour reprendre la rhétorique officielle du régime1) qui n’intéresse finalement pas grand monde et encore moins les correspondants de la presse étrangère trop accoutumés à leurs réseaux d’informateurs des « beaux quartiers » de la capitale (le triangle La Marsa-Sidi Bousaïd-Carthage). Et, il est vrai, qu’au départ, comme le souligne pertinemment le politologue Amin Allal (2010), le « mouvement » du bassin minier n’a pas été vraiment pris au sérieux par les partis d’opposition et les organisations des droits de l’Homme basés à Tunis, qui ont voulu y voir la résurgence d’une « révolte tribale », que le pouvoir n’aurait aucune difficulté à étouffer dans l’œuf par la distribution de gratifications matérielles et de subventions en tout genre. Selon cette vision élitiste, le clientélisme d’État n’aurait aucun mal à venir à bout de la colère des gueux, peu politisés et facilement « achetables », en dépit du fait que Gafsa reste dans l’esprit de nombreux Tunisiens la « ville indomptable » en référence à une très ancienne tradition de luttes syndicales et aux événements de 1980 (Baduel, 1982, p. 521-574). Or, c’est tout le contraire qui s’est passé : au fil des jours, le mouvement social n’a cessé de se politiser et de revêtir une dimension protestataire, outrepassant largement les registres social et professionnel des premiers temps (demandes d’embauche collective dans la Compagnie des phosphates de Gafsa).

2 . Avec du recul, les analyses produites par les social scientists (Allal, 2010 ; Chouikha et Gobe, 2009, p. 387-420) et les observateurs engagés2 ont convergé pour mettre en exergue la charge politique et contestataire de la révolte du bassin minier, au point de se demander si elle n’anticipait pas les contours d’un mouvement social à venir qui, à moyen terme, pourrait ébranler les bases du régime. En somme, les spécialistes du champ politique tunisien ont longtemps estimé que les changements au « pays du jasmin » viendraient du « sérail tunisois » et des milieux élitaires : le mouvement de Gafsa laisse à penser, au contraire, que le « pays de l’intérieur » pourrait jouer aussi un rôle dans la redéfinition des enjeux politiques futurs et la transition vers un nouveau type de régime. La répression policière et judiciaire du mouvement (procès en première instance des 4 et 11 décembre 2008 et procès en appel du 3 février 2009) et la « clémence présidentielle » (libération des condamnés du bassin minier à l’occasion de la fête du 7 novembre 20093) n’enlèvent rien à la charge subversive de la révolte. Cette dernière continue à marquer les mémoires et sert consciemment ou inconsciemment de « modèle de mobilisation », même si celui-ci n’a jamais été pensé par les acteurs protestataires. Pour le dire plus simplement : désormais, il y aura un avant et un après Redeyef4. De ce point de vue, cinq « leçons politiques » peuvent être tirées de ce mouvement social inédit dans la Tunisie indépendante.

 

3. Le syndicat de salariés, l’UGTT, apparaît bien comme le « maillon faible » des agences de pouvoir (Camau et Geisser, 2003 ; Gobe, 2006, p. 174-192) : si la direction nationale est prompte à collaborer avec le gouvernement et, en particulier, avec le ministère de l’Intérieur, pour pacifier les luttes sociales, les instances régionales et locales, davantage proches de la base militante et de la population, ont montré qu’elles pouvaient à tout moment faire preuve d’audace protestataire, refusant toute forme d’allégeance au régime.

 

4. A contrario, les partis de l’opposition indépendante et les organisations des droits de l’Homme, en dépit d’une bonne insertion dans les réseaux internationaux et d’un soutien tardif aux activistes du bassin minier, sont apparus en total décalage avec le mouvement social, évoluant dans une « bulle élitaire », certes objet de tracasseries policières permanentes, mais finalement peu menaçantes pour les assises du régime. Pire, la majorité des intellectuels tunisiens se sont montrés relativement indifférents au mouvement social, comme si celui-ci par sa « nature populaire » n’était porteur d’aucune signification politique5.

 

5. Car, il est vrai qu’une sociologie « fine » des émeutiers du bassin minier6 révèle la prédominance des membres des classes populaires, des diplômés au chômage, des anciens salariés prolétarisés, des femmes seules avec enfants (veuves de mineurs), etc., qui contraste point par point avec l’assise sociale des partis et des ONG ayant pignon sur rue. Même les leaders du mouvement, membres des syndicats de base, appartiennent généralement à la classe moyenne intellectuelle en voie de paupérisation.

 

6. Contrairement à toutes les analyses qui soulignent une distanciation de facto entre les Tunisiens de l’intérieur et ceux de l’extérieur (immigrés, réfugiés politiques, anciens opposants islamistes et gauchistes), certains milieux de la diaspora tunisienne ont joué un rôle central dans les mobilisations, davantage impliqués que les élites tunisoises. Les « Tunisiens de l’étranger » ont non seulement contribué à rendre visible le mouvement social aux yeux de l’opinion publique internationale mais ont aussi apporté un appui logistique aux révoltés du bassin minier.

 

7. Enfin, la gestion policière du mouvement social par les autorités apparaît davantage comme le signe d’une certaine impuissance du pouvoir que d’une réelle maîtrise de la situation. Confronté à une contestation « spontanée » et « imprévue », le régime s’est lancé dans une fuite en avant sécuritaire7qui apparaît davantage comme un signe de faiblesse que de puissance.

8. Tirant les enseignements sociopolitiques de la « révolte du bassin minier », nous allons brièvement développer ces cinq points qui, selon nous, sont susceptibles de peser sur l’évolution future de la configuration politique tunisienne.

Les « deux UGTT » : la dissonance syndicale comme vecteur paradoxal de la dynamique protestataire (première leçon)

9. Il est difficile pour un observateur peu familier du fonctionnement du champ syndical tunisien de saisir la position ambivalente de la centrale UGTT dans les conflits sociaux. Celle-ci est perçue, tantôt comme un « bras armé du régime », digne des syndicats uniques des anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est, tantôt comme une force d’opposition que certains ont même comparée à un parti politique8. En fait, cette ambivalence était déjà présente dès les premières années de l’indépendance de la Tunisie, où son leader historique, Ahmed Ben Salah – qui deviendra plus tard ministre de Bourguiba –, hésitait entre l’option syndicale et l’option partisane, avec le rêve secret de transformer l’UGTT en parti travailliste, capable de concurrencer le parti bourguibien, le Néo-Destour. À cette ambivalence de « nature historique », qui poursuit l’UGTT jusqu’à aujourd’hui, s’ajoute également une ambivalence de « nature structurelle » qui s’explique par le fait que l’UGTT est composée de syndicats de base, plus ou moins autonomes, et représentée à l’échelle de chaque gouvernorat par des unions régionales plus ou moins en « bonne entente » avec la direction nationale9. Sous les apparences d’un « grand paquebot syndical » monolithique, l’UGTT fait figure d’organisation composite, quasi polyarchique, qui lui permet de mieux résister que les autres organisations de la « société civile » (partis d’opposition, associations et ONG) aux pressions sécuritaires du régime et fait d’elle une menace permanente pour la stabilité du pouvoir d’État. Sur ce plan, les événements récents du bassin minier ont constitué une illustration parfaite, d’une part, de la dissonance entre la bureaucratie syndicale et les syndicats de base et, d’autre part, du potentiel subversif de l’activisme des leaders syndicaux locaux, confirmant une nouvelle fois la thèse du « maillon faible » :

« L’UGTT apparaît comme le maillon faible du réseau des agences de pouvoir. Le leadership syndical est confronté aux protestations de militants syndicaux récusant l’alignement politique et aux tensions sociales générées par la libéralisation économique. Son intérêt de stabilité commande la neutralisation des opposants et rejoint en cela les préoccupations du Palais. Mais il lui faut également compter avec les implications des syndicats de base dans les conflits à l’échelle des entreprises. Il ne peut les appuyer sans réserve ni les contrer de manière frontale. Dans un cas comme dans l’autre son aptitude à gérer le secteur serait prise en défaut et planerait la menace d’un dérapage des conflits. » (Camau et Geisser, 2003)

10. C’est précisément ce scénario qui s’est déroulé lors des événements du bassin minier. Des syndicalistes de la base, en conflit ouvert avec le secrétaire général régional de l’UGTT, Amara Abbassi, par ailleurs membre du comité central du parti présidentiel (RCD), ont contesté la validité des résultats du concours public organisé par la Compagnie des phosphates de Gafsa (GPG). La bureaucratie syndicale, accusée de faire le jeu du régime, en cautionnant le système de corruption et de favoritisme, s’est trouvée rapidement en porte à faux avec les syndiqués ordinaires mais aussi avec les représentants locaux de la centrale, davantage en phase avec les revendications populaires, comme le décrit Ammar Amroussia dans son essai de bilan sur la révolte du bassin minier :

« C’est peut-être la première fois que la fureur populaire se dirige ainsi contre l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et précisément vers l’Union régionale et les syndicats miniers. En effet, l’indignation des gens (traduite par des marches, des communiqués et des discussions) n’a pas été seulement exprimée à l’égard du régime, mais elle a touché les symboles de la corruption syndicale. Ces symboles, outre leur acceptation du résultat du concours, organisé par la CPG, leur implication dans l’esprit des hordes, des relations personnelles et de la corruption, et leur exploitation directe des ouvriers au moyen de sociétés de sous-traitance, ont une responsabilité dans la dégradation de la situation dans la région. L’UGTT et les syndicats miniers n’ont pas seulement gardé le silence, au contraire, ils ont refusé, lors du dernier conseil régional, de présenter tout simplement les contestations des habitants de la région10. »

11. Dans un premier temps, la bureaucratie syndicale a donc été tentée de réprimer les syndicalistes « rebelles », en les désavouant publiquement : Adnane Hajji, l’une des figures charismatiques du mouvement social du bassin minier, a été ainsi suspendu de toute activité syndicale durant une période de cinq ans. Mais très rapidement, la direction de la centrale syndicale a dû faire machine arrière, au risque d’être totalement discréditée aux yeux de l’ensemble de ses adhérents et de ses militants de base : les syndicalistes « indociles » ont été réintégrés dans leurs fonctions et la direction de l’UGTT a fini par apporter un soutien – même timide et tardif – aux émeutiers traduits en justice, se distanciant par là de la politique répressive conduite par le régime.

Une opposition indépendante coupée du mouvement social : le signe de l’impuissance (deuxième leçon)

12. Dans son étude sur le mouvement du bassin minier, le politologue Amin Allal relève que « durant les deux premiers mois de la mobilisation, les organisations politiques d’opposition, la “société civile” et la centrale syndicale gardent leurs distances avec les contestataires. En effet, les partis d’opposition, peu implantés en dehors de Tunis, sont à ce moment-là plus préoccupés par les préparatifs de l’élection présidentielle d’octobre 2009 » (Allal, 2010, p. 5). L’auteur ne fait pas référence ici aux organisations clientes du régime qui, elles, ont évidemment dénoncé en chœur les émeutiers comme des représentants du « parti de l’étranger »11, mais bien aux acteurs indépendants : le Parti démocrate progressiste (PDP), le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), Ettajdid (ancien Parti communiste tunisien), la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH), l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), etc. Le seul parti à avoir joué un rôle non négligeable dans le mouvement est le Parti communiste des ouvriers tunisiens (POCT), petite formation d’extrême gauche, dont certains militants ont pris une part active dans les protestations. Mais, d’une manière générale, l’opposition indépendante est restée coupée des acteurs contestataires. Or, ce retrait du mouvement social ne peut être expliqué uniquement par des variables conjoncturelles liées au contexte électoral (scrutins législatif et présidentiel d’automne) ou par la répression policière (coût de l’engagement) mais aussi par des variables structurelles liées à la faiblesse de l’assise sociale de cette opposition et à son isolement par rapport à de larges secteurs de la société tunisienne, en particulier à l’intérieur du pays. Nous retrouvons là le « prisme élitiste et tunisois » (Camau et Geisser, 2003) des milieux oppositionnels mis en évidence dans de nombreux travaux et analyses12, attestant de l’inexistence d’une véritable opposition en Tunisie, comparable au rôle joué, par exemple, par les partis dans les champs politiques marocain, égyptien ou même jordanien :

« L’un des premiers facteurs de faiblesse de l’opposition politique réside dans les séquelles qu’elle traîne encore des “années de plomb”. Mais au lieu de profiter de ce soulèvement pour élargir sa base sociale, en faisant siennes les revendications des masses populaires, la majorité de cette opposition n’a pas manifesté l’intérêt qu’il faut pour un mouvement aussi important. Plus le mouvement progresse, plus se creuse l’écart la séparant des masses populaires.13 »

Et si le changement venait du « bas » : la sociologie des émeutiers (troisième leçon)

13. Sans verser nécessairement dans le mythe romantique du « petite peuple » à l’assaut du régime tyrannique, force est de constater, d’après les rares documents disponibles14, que la sociologie des émeutiers révèle le caractère extrêmement populaire des manifestants et même des « encadreurs politiques » du mouvement. On relève ainsi une prédominance des travailleurs journaliers, des précaires en tout genre, des étudiants chômeurs, des ouvriers, des petits employés, des épouses et des veuves de mineurs. Les seuls cadres du mouvement appartiennent généralement à la petite fonction publique tunisienne : ils sont instituteurs, professeurs de l’enseignement secondaire ou encore secrétaires dans une administration d’État mais jamais cadres supérieurs ou professions libérales. Ce n’est donc pas seulement la « Tunisie de l’intérieur » – Gafsa est à environ 350 km de Tunis – qui s’est mobilisée dans le bassin minier mais aussi « la Tunisie d’en bas », comme le confirme le tableau quasi ethnographique dressé par Ammar Amroussia :

« Ce mouvement a eu, dès son début, un caractère populaire large, ce qui l’a transformé en un soulèvement populaire proprement dit et ce malgré son aspect régional plus ou moins circonscrit. Toutes les catégories populaires ont adhéré à ce mouvement : ouvriers, chômeurs, fonctionnaires, commerçants, artisans, élèves, etc. Ceux qui y participent appartiennent à différentes générations, il y a des enfants, des jeunes, des adultes, des personnes âgées. Les femmes, même celles au foyer, ont pris part à la protestation et ont souvent joué un rôle d’avant-garde. Les divisions tribales, restées présentes dans la région et continuellement instrumentalisées par le pouvoir, ont disparu dans ce mouvement pour céder la place à l’appartenance sociale, de classe. Les habitants ont compris qu’ils vivent dans la même situation de misère, qu’ils partagent le même sort : le chômage, la marginalisation, la pauvreté, la dégradation du pouvoir d’achat et, en général, la détérioration de leurs conditions de vie.15 »

14. Toujours selon le même auteur, les élites intellectuelles seraient très largement restées en retrait du mouvement, quand elles ne l’ont pas purement et simplement méprisé :

« On ne peut aussi que remarquer, écrit-il, la passivité de l’ensemble des intellectuels. Exception faite de quelques-uns qui ont été touchés par l’événement et qui l’ont abordé dans des articles, la majorité n’a pas été “ébranlée” ni inspirée par l’ampleur de l’événement. Ce qui prouve la profondeur de la crise que traversent les intellectuels et les créateurs en Tunisie. Ils ont été habités par un sentiment de désespoir et d’impuissance perdant confiance dans le peuple au point de ne plus hésiter à lui tourner le dos le taxant de “lâcheté” et “ingratitude” et à se jeter dans les bras du pouvoir ou se consacrer pleinement à leurs affaires personnelles. Quand le peuple a bougé et qu’il s’est révélé vivace, dynamique et entreprenant, ces intellectuels ne se sont pas remis de leur léthargie et quatre mois de résistance et d’affrontements sanglants n’ont pas pu agir sur leurs pensées et leurs esprits.16 »

15. Les conclusions d’Ammar Amroussia sont particulièrement sévères pour les élites tunisiennes, et notamment celles du champ académique et artistique, et doivent probablement pour beaucoup à sa déception militante (l’auteur est proche des milieux d’extrême gauche). Toutefois, au-delà du propos engagé et désillusionné, c’est aussi une piste de réflexion pour les sociologues et les politologues qui se dessine : à trop nous focaliser sur les révolutions de Palais, les intrigues au sein de la famille (Ben Ali, Trablesi, Chiboub…), les querelles incessantes entre les leaders de l’opposition, l’attitude des soutiens occidentaux de la Tunisie officielle (USA, France, Italie, etc.), n’a-t-on pas trop rapidement écarté l’hypothèse d’un changement politique « par le bas » dans les prochaines années en Tunisie ?

Le rôle inattendu et renouvelé de l’opposition diasporique (quatrième leçon)

16. Dès les premiers temps du mouvement de libération, l’Europe, en général, et la France, en particulier, ont constitué une base arrière pour les organisations politiques et syndicales tunisiennes. À certains égards, l’on peut dire que l’Hexagone apparaît comme le prolongement naturel de l’espace politique tunisien, se structurant autour d’un axe Tunis-Paris, souvent bien plus influent que les relations tissées entre la capitale et la « Tunisie de l’intérieur ». Dans son travail de doctorat, Michaël Béchir Ayari, a mis en évidence sur le temps long les effets politiques de cette dialogique tuniso-française qui a, tantôt contribué à amplifier les mouvements protestataires, en leur donnant un écho inespéré, tantôt aboutit à les freiner, en créant une sorte de dichotomie entre les « opposants de l’intérieur » et les « opposants de l’extérieur », les intérêts entre ces deux entités militantes ne coïncidant pas systématiquement (Ayari, 2009). Si la France a longtemps représenté la « Mecque de l’extrême gauche tunisienne » (Perspectivistes, trotskystes, communistes orthodoxes, gauchistes, tiers-mondistes, etc.), son influence avait pourtant tendance à décliner ces vingt dernières années, en raison de facteurs sociologiques « lourds », qui ne revêtent pas forcément une dimension politique immédiate : la distanciation existentielle avec la mère patrie s’est souvent traduite par une francisation objective de nombreux anciens « exilés politiques » tunisiens qui se sont progressivement éloignés des enjeux militants et politiques du pays d’origine : le mariage avec une Française, l’éducation des enfants au « pays de Voltaire », l’insertion progressive dans les enjeux professionnels politiques et syndicaux de la société française, ont constitué autant de facteurs qui ont produit un phénomène de distanciation avec les scènes politiques tunisiennes. L’arrivée massive des réfugiés politiques islamistes à l’horizon des années 1990 n’a pas fondamentalement changé les données du problème : si ces derniers, jusqu’à une période récente, sont restés attachés au mythe du retour et au culte d’une tunisianité islamique, nombre d’entre eux ont fini par se faire à l’idée que l’action oppositionnelle à l’étranger était vaine. Du coup, depuis quelques années, on assiste dans les milieux islamistes exilés en France et en Grande-Bretagne à une série de retours qui ne se font pas sur une base collective (accord politique entre Ennahda et le régime) mais sur des bases purement individuelles, avec la promesse de ne plus s’engager dans des actions contre le régime (repentance). Le phénomène des repentis n’est désormais plus négligeable au sein de la mouvance islamiste et les cas des « militants retournés » – aux deux sens du terme – de plus en plus fréquents.

 

17. Or, les derniers événements du bassin minier de Gafsa ont, en partie, démenti cette hypothèse « pessimiste » de la distanciation des Tunisiens de l’étranger à l’égard des enjeux internes à l’espace national. Contre toute attente, une partie de l’opposition tunisienne en exil a retrouvé dans le mouvement social de Gafsa l’occasion de jouer un rôle politique de premier plan et ceci à deux niveaux.

18. À l’échelon international d’abord, où une organisation comme la FTCR17, issue des mouvements de gauche et d’extrême gauche, et représentant aujourd’hui le courant tunisien « démocratique » et « laïque », a contribué à médiatiser l’événement, à jeter des ponts avec les organisations politiques et syndicales européennes, et à envoyer une aide logistique aux émeutiers. L’implication de la FTCR dans le mouvement social n’a d’ailleurs pas échappé aux tenants de l’appareil sécuritaire du régime qui ont fait condamner par contumace son président, Mouhieddine Cherbib, à deux ans de prison ferme (procès du 11 décembre 2008 et du 3 février 2009)18. Il est fort probable que, sans l’action d’une organisation comme la FTCR, la révolte du bassin minier n’aurait pas eu l’écho international qu’elle a connu, le ministère de l’Intérieur ayant « cadenassé » tous les moyens d’information et de communication, à tel point que les Tunisiens de France étant souvent davantage au courant de ce qui se passait réellement à Redeyef (épicentre du mouvement social) que les Tunisiens de l’intérieur eux-mêmes.

 

19. À l’échelon local, ensuite, où les réseaux migratoires originaires de la région du bassin minier se sont également fortement mobilisés pour venir en aide aux familles et aux victimes de la répression policière. Alors que la communauté tunisienne de France fait l’objet d’une étroite surveillance, via les consulats, l’Amicale des Tunisiens et les indicateurs dépêchés dans l’Hexagone par le ministère de l’Intérieur, les immigrés tunisiens et les Français d’origine tunisienne ont parfois bravé la peur pour se lancer dans des actions de protestation et d’information à destination de l’opinion publique européenne. C’est ainsi qu’à Nantes (Ouest de la France), ville qui compte une assez forte communauté immigrée originaire du bassin minier de Gafsa (2 000 à 3 000 personnes), des habitants ont créé un Collectif nantais de soutien aux Tunisiens de Redeyef qui a réuni plusieurs centaines de personnes19. Le fait est assez rare pour être signalé, car depuis de très nombreuses années, l’immigration tunisienne populaire (ouvriers et leurs familles) ne s’était plus mobilisée sur les enjeux politiques liés au pays d’origine par crainte de représailles.

 

20. Bien sûr, ce sursaut politique de l’immigration tunisienne doit être largement relativisé. Il ne concerne au mieux que quelques milliers d’individus et quelques dizaines d’associations, dotés de moyens humains et financiers relativement modestes. Néanmoins, il est révélateur d’une tendance qui pourrait s’amplifier dans les prochaines années et signer le retour d’une opposition diasporique sur l’échiquier politique tunisien, susceptible d’apporter un appui logistique décisif aux « opposants de l’intérieur ».

La fuite en avant sécuritaire du régime : signe de force ou de faiblesse ? (cinquième leçon)

21. Si la gestion des conflits sociaux en Tunisie, sous Bourguiba comme sous Ben Ali, a rarement été marquée par son caractère pacifique – l’État étant toujours tenté de recourir à la force –, celle du mouvement du bassin minier se distingue par son extrême brutalité et par une certaine incohérence répressive. En effet, dans le conflit du bassin minier, le régime a donné plusieurs fois l’impression de perdre pied et les violences systématiques pratiquées sur les émeutiers font figure davantage d’aveu de faiblesse que de puissance. Le récit d’Ammar Amroussia souligne bien ces atermoiements du pouvoir dans sa riposte policière qui, en creux, a mis en évidence la désorganisation de l’appareil sécuritaire :

« Les forces de l’ordre ont été incapables de réaliser ce qu’elles accomplissaient aisément par le passé, en réprimant une contestation isolée et réduite à des minorités, ne serait-ce que parce que le mouvement est réellement populaire et que tous ceux et celles qui y ont participé sont déterminés à résister et à continuer leur lutte jusqu’au bout car ils n’ont plus rien à perdre, à part leurs chaînes. C’est pourquoi les forces de l’ordre qui sont intervenues violemment au début du mois d’avril 2008 puis au début du mois de mai ont vite perdu du terrain face à la détermination des habitants. Ce que les autorités pouvaient interdire habituellement aux partis et associations même légaux, aussi bien dans leurs sièges que dans les espaces publics, les contestataires l’ont fait au bassin minier à leur guise et sans aucune autorisation de la police. Ainsi, les marches traversaient les rues jour et nuit, les réunions ont lieu dans les espaces publics et les tracts et les bulletins politiques sont distribués en plein jour sous les regards de la police qui se contente de surveiller sans intervenir. Les habitants ont créé un rapport de force, sur le terrain, en leur faveur qui leur a permis de jouir de leurs droits de réunion, de manifestation, d’expression, etc. Les forces de l’ordre n’ont qu’une seule solution pour arrêter le mouvement, c’est la prise pure et simple des villes du bassin minier et le décret de l’état de siège et du couvre-feu pour empêcher toute activité.20 »

22. Le bilan humain des émeutes du bassin minier est particulièrement lourd : trois morts21, des dizaines de blessés, une centaine d’interpellations et d’arrestations, une trentaine d’inculpés et un retour en force de la torture pratiquée non seulement dans les commissariats de quartiers mais aussi dans les centres pénitentiaires où ont été déférés les leaders du mouvement social :

« Les avocats soutiennent que la plupart de leurs clients ont été victimes de torture et ont subi des traitements inhumains et dégradants tout au long de leur détention et notamment lors de la phase d’enquête ; qu’ils ont systématiquement fait état de cette atteinte gravissime à l’intégrité physique des “accusés” en particulier devant le juge d’instruction qui en a constaté la véracité. Ils présentent un tableau des principaux cas de torture allégués et constatés (dont on a pu vérifier la transcription dans l’ordonnance de clôture de l’instruction).22 »

23. In fine, ce que révèle la révolte du bassin minier, c’est l’emballement de la machine sécuritaire du régime et son incapacité à faire face à un mouvement social d’extraction populaire. En effet, depuis un certain nombre d’années, s’était installée en Tunisie une sorte de « routine sécuritaire » qui consistait à réprimer les oppositions « classiques », les défenseurs des droits de l’Homme et, ponctuellement, les manifestations de rues organisées par les syndicats étudiants et salariés. De ce point de vue, les rapports des ONG et les communiqués publiés par les associations indépendantes tendaient à refléter une certaine accoutumance à la répression, non que celle-ci soit considérée comme légitime ou normale, mais parce qu’elle devenait banale dans ses formes et ses méthodes. Or, confronté à une « révolte par le bas », animée non par des « professionnels de la contestation » mais par des citoyens ordinaires, les réflexes sécuritaires du régime ont été mis à l’épreuve, contribuant à se dévoiler au grand jour et, par effet de feed back, à accorder au mouvement social une victoire symbolique. N’est-ce pas là le signe d’un ébranlement du Pacte de sécurité23, ce contrat social implicite entre l’État et le peuple, que certains auteurs ont longtemps considéré comme le principal moteur du régime de Ben Ali ?


Bibliographie

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Notes

1  C’est notamment la mission dévolue au Fonds de solidarité nationale (FSN), organisme gouvernemental dont l’objectif est d’éradiquer les poches de pauvreté. Pour certains observateurs critiques, il s’agit, en réalité, d’une fiscalité déguisée, voire d’un racket fiscal opéré par le régime, sous couvert de générosité. Cf. Béatrice Hibou (2006).

2  Ammar Amroussia, « Le soulèvement des habitants du bassin minier : un premier bilan », Rapport publié par le Parti communiste des ouvriers tunisiens, Albadil Express, liste diffusion du PCOT, 12 janvier 2009 ; Houcine Bardi, « Procès du 11 décembre 2008 devant le tribunal de Gafsa. Rapport d’observations judiciaires » : www.crldht.org/.../PROCES_DU_11_DECEMBRE_2008_DEVANT_LE_TRIBUNAL_PENAL_DE_GAFSA.doc.

3  22e anniversaire de l’arrivée au pouvoir du président Ben Ali.

4  Cité minière située à l’ouest de Gafsa, elle a été l’épicentre des mobilisations en 2008 et 2009.

5  Dans son rapport rédigé pour le compte du Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT), Ammar Amroussia se montre particulièrement sévère sur l’indifférentisme des intellectuels tunisiens à l’égard de la « révolte du bassin minier » : « Le soulèvement des habitants du bassin minier : un premier bilan », op. cit.

6  C’est notamment l’approche de terrain privilégiée par Amin Allal (2010).

7  Pour un récit détaillé de la répression, cf. Éric Gobe et Larbi Chouikha (2009) ; Houcine Bardi, « Procès du 11 décembre 2008 devant le tribunal de Gafsa. Rapport d’observations judiciaires », op. cit.

8  Sur le site web officiel du syndicat, son secrétaire général, Abdesellam Jerad se défend de toute inclinaison partisane, tout en revendiquant un rôle politique : « l’UGTT n’est l’assise sociale d’aucun parti politique et elle refuse de rester à l’écart de la vie publique sous prétexte d’indépendance » : http://www.ugtt.org.tn/fr/actualitees-details.php?id =376.

9  Sur le fonctionnement complexe de l’UGTT et ses relations avec le pouvoir, cf. Salah Hamzaoui (1999, p. 369-380), Sadri Khiari (2000). Voir égalementÉric Gobe (2008, p. 267-284).

10  Ammar Amroussia, « Le soulèvement des habitants du bassin minier : un premier bilan », op. cit.

11  Comme le parti écologiste fantoche créé de toute pièce par le régime, le Parti vert pour le progrès (PVP) qui a publié un communiqué stigmatisant les émeutiers du bassin minier, tout en demandant une grâce présidentielle pour les condamnés : « le bureau politique désapprouve le soutien de certains prétendus défenseurs des droits de l’Homme tunisiens à ces étrangers ; soutien qui s’inscrit dans le cadre de la propagande politique au service d’agendas qui n’ont rien à avoir avec les aspirations actuelles du peuple et du pays. […] Le bureau réitère son appel au chef de l’État pour qu’il intervienne, conformément à ses prérogatives constitutionnelles, en graciant les personnes condamnées dans cette affaire et en faisant la joie de leurs familles et proches. Le PVP est totalement confiant dans la compassion du chef de l’État envers tous les Tunisiens, notamment les jeunes », cité par As-Sabah, 8 février 2009.

12  Voir Larbi Chouikha et Éric Gobe (2009, p. 163-182) ; Mohamed Abdelhaq et Jean-Bernard Heumann (2000, p. 29-40) ; Camau et Geisser (2003,p. 227-265).

13  Ammar Amroussia, « Le soulèvement des habitants du bassin minier : un premier bilan », op. cit.

14  Pour se faire une idée de la sociologie des émeutiers, on peut se référer aux profils socioprofessionnels des prévenus aux procès de décembre 2008 et février 2009 rapportés par Houcine Bardi, « Procès du 11 décembre 2008 devant le tribunal de Gafsa. Rapport d’observations judiciaires », op cit., aux descriptions approfondies d’Ammar Amroussia, « Le soulèvement des habitants du bassin minier : un premier bilan », op. cit., et, enfin, aux extraits des reportages vidéo sur les manifestations de rue tournés par Fahem Boukadous qui donnent un bon aperçu de la sociologie des acteurs du mouvement social : http://fr.rsf.org/tunisie-report-du-proces-de-fahem-23-03-2010,36071.

15  Ammar Amroussia, op. cit.

16  Ibid.

17  Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives. Cf. présentation de la FTCR par elle-même sur son site web : http://www.citoyensdesdeuxrives.eu/better/index.php?option =com_content&view =article&id =226:presentation-de-la-ftcr&catid =52:histoire-mémoire.

18  Plusieurs appels ont d’ailleurs été lancés pour soutenir le président de la FTCR, Mouhieddine Cherbib, condamné pour « délit de solidarité » avec les émeutiers du bassin minier. Cf. notamment l’appel de la Ligue française des droits de l’Homme : « La LDH solidaire avec Mouhieddine Cherbib et avec la FTCR face à l’intimidation politico-judiciaire de la dictature tunisienne », 22 septembre 2008 : http://www.ldh-france.org/La-LDH-solidaire-avec-Mouhieddine.

19  Le 9 décembre 2008, le Collectif a organisé une réunion d’information et de sensibilisation sur le thème : « Justice et liberté pour les Tunisiens de Redeyef » : http://nantes.indymedia.org/article/15462.

20  Ammar Amroussia, « Le soulèvement des habitants du bassin minier : un premier bilan », op.cit.

21  Il s’agit de Hichem Ben Jeddou El Aleimi, chômeur de 24 ans, décédé par électrocution, de Nabil Chagra heurté accidentellement par un véhicule de la Garde nationale (gendarmerie) et de Hafnaoui Maghazoui tué par balles par la police le 6 juin 2008 à Redeyef. Cf. Éric Gobe, Larbi Chouikha (2009).

22  Houcine Bardi, « Procès du 11 décembre 2008 devant le tribunal de Gafsa. Rapport d’observations judiciaires », op. cit.

23  Béatrice Hibou (2006). Voir aussi la critique de la thèse du « Pacte de sécurité » par Vincent Geisser, Jean-Noël Ferrié et Jean-Louis Rocca (2009, p. 211-226).


Pour citer cet article

Référence électronique

Larbi Chouikha et Vincent Geisser, « Retour sur la révolte du bassin minier. Les cinq leçons politiques d’un conflit social inédit », L'Année du Maghreb [En ligne], VI | 2010, mis en ligne le 11 janvier 2011, consulté le 06 février 2011. URL : http://anneemaghreb.revues.org/923


Auteurs

Vincent Geisser

Chargé de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde et musulman (IREMAM) d’Aix-en-Provence.

Articles du même auteur

Larbi Chouikha

Professeur en communication de l’Université de la Manouba

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 19:58


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Al Watan le 01.02.11  


Très au fait de la nature des régimes dans le monde arabe, Basma Kodmani, politologue syrienne et directrice de l’Arab Reform Initiative estime, concernant le cas de l’Algérie, que «les Algériens veulent observer d’abord les développements en Tunisie et en Egypte pour s’assurer qu’il y a bien une voie qui mène au succès avant de se lancer».

- Comment analysez-vous la situation actuelle en Egypte ?


L’Egypte vit un processus révolutionnaire et non plus une révolte, puisque toutes les institutions et les acteurs politiques et sociaux sont en mouvement. Toutes les questions économiques, sociales, politiques qui ne sont pas réellement traitées par le pouvoir depuis trois décennies et qui se sont aggravées au cours de la dernière décennie se sont conjuguées pour donner au mouvement populaire toute sa force. La souffrance sociale était devenue objectivement insupportable tandis que se formaient depuis quelques années des mouvements de contestation d’abord très localisés puis de plus en plus structurés. Les Egyptiens étaient connus pour leur quiétude et leur aversion pour le risque. Ils disaient toujours mieux vaut celui que l’on connaît plutôt que celui que l’on ne connaît pas, mais cette fois-ci ils ont préféré l’inconnu. Dans son discours de vendredi dernier, le président Moubarak a brandi l’inconnu comme un loup sauvage qu’il tenait par les oreilles et qui ravagerait tout s’il était lâché, entraînant le chaos. «Moi ou le chaos», disait-il en substance oubliant que s’il y a chaos, ce sera bien à cause de son régime. En ce sens, il a été même en deçà de ce que Ben Ali avait dit puisque Ben Ali avait dit : «Je vous ai compris.»


- Un scénario à la Ben Ali semble moins envisageable dans le cas de Moubarak. Est-ce lié à la nature du régime ou au poids géostratégique de l’Egypte dans la région ?


Le système tout entier est ébranlé et cet Etat qui est l’Etat le plus ancien du monde va se refonder de fond en comble. On a connu l’Egypte monarchique, puis l’Egypte des militaires depuis 1952. Nous assistons à l’avènement de la nouvelle Egypte. C’est en réalité la première révolution qu’a jamais vécue l’Egypte dans toute son histoire puisque le peuple a toujours accueilli pacifiquement et passivement l’arrivée d’un «pharaon» après l’autre. Leur nom changeait (pharaon, roi, raïs), mais leurs prérogatives très peu ! Ce qui paraissait impensable il y a quelques jours est en train de se produire à une vitesse fulgurante. Le poids stratégique de l’Egypte laissait croire que le système sécuritaire était invincible, verrouillé et garanti par des forces extérieures. On croyait le pays enchaîné par ses accords de paix avec Israël, de coopération militaire et sécuritaire avec les Etats-Unis et l’Europe et les programmes d’aide dont il bénéficie de la part de ces pays. Or c’était le régime qui était enchaîné parce qu’il s’était posé en serviteur des intérêts de ces pays. Le peuple voulait la protection de sa sécurité à lui non de celle de la classe dirigeante et des autres pays.


- Omar Souleïmane représente pour la rue la continuité du régime. On dit même que c’est le garant de la stabilité des relations avec Israël. Qu’en pensez-vous ?


L’homme est respecté car il est perçu comme très compétent et intègre, ce qui est une caractéristique rare dans un système où la corruption ronge toutes les institutions. Il est le candidat préféré des Israéliens et des Etats-Unis. S’il avait été nommé par Moubarak il y a encore un mois, il aurait de meilleures chances d’être accepté, mais il arrive bien trop tard. Les Egyptiens sont devenus plus exigeants. Ils parlent tous de leur droit à choisir leurs dirigeants. C’est cela l’état d’esprit qui caractérise les révolutions.


- Vous évoquez dans vos analyses le concept de «sécuritocratie» appliquée dans des pays comme l’Egypte, l’Algérie et la
Syrie. Sur quels fondements est basé ce système ?


C’est tout simplement lorsqu’un pays est gouverné par les institutions de sécurité qui deviennent plus importantes que toutes les autres. Elles sont tellement vitales pour le maintien du pouvoir politique qu’on voit apparaître graduellement un renversement du rapport de forces. Le politique est englouti par la logique sécuritaire et les appareils de sécurité. Les gouvernants politiques ne ressentent plus le besoin de fournir des réponses politiques aux défis de la société. Ils s’en remettent aux hommes de la sécurité qui assurent leur tranquillité et gèrent eux-mêmes les problèmes de la société. De telle sorte que ceux-ci se considèrent les vrais maîtres. La grande faiblesse cependant de cette «sécuritocratie» est que à mesure que les forces multiplient leurs effectifs, les membres de ces appareils sont de moins en moins motivés. En Egypte, ce sont de pauvres va-nu-pieds, des conscrits ayant un salaire de misère. Ils sont chargés de faire régner la peur, mais la peur règne aussi à l’intérieur de leurs rangs. Quand la chape de plomb est soulevée, tout s’écroule.


- Contrairement à la Tunisie, on évoque avec insistance le poids important des Frères musulmans en Egypte. Croyez-vous que cette mouvance est suffisamment forte pour prétendre à prendre le pouvoir dans ce pays dans le cas d’élections libres ?


Les Frères musulmans sont une force réelle en Egypte et il faudra compter avec eux dans tout système politique démocratique. Cela dit, ils sont eux-mêmes en crise depuis quelques années. Ils n’ont pas su emboîter le pas aux nouveaux mouvements de contestation. Leurs dirigeants sont vieux et les jeunes parmi eux n’arrivent pas à imposer leurs vues. Les plus jeunes ne quittent pas le mouvement, mais ils vont créer des sites web et des blogs où ils s’expriment et font part de leurs frustrations.
Cette jeune génération des Frères a trouvé dans l’espace virtuel et dans les mouvements sociaux et de jeunes qui ont proliféré au cours des trois dernières années, l’occasion de dialoguer avec d’autres courants politiques (la gauche, les libéraux, les nationalistes).
En cas d’élections libres, ils voudront certes gagner le plus de voix possible, mais je crois qu’ils seront freinés par trois facteurs : leur participation actuelle à une coalition avec Mohamed El Baradei et d’autres les obligera à négocier un partage des circonscriptions lors d’élections ; deuxièmement, ils ont toutes les chances de se diviser dès lors qu’ils seront obligés de fournir des réponses aux questions difficiles qu’ils ont pu éviter jusque-là ; troisièmement, quand on est attentif aux revendications des manifestants en ce moment, on se dit que les Egyptiens ne voudront plus forcément se réfugier dans l’Islam dès lors qu’ils vivront en démocratie.

- L’épouvantail islamiste est-il l’allié du maintien de la «sécuritocratie» ?


Dans un certain sens oui, puisque le régime de Moubarak comme celui de Ben Ali ont pu profiter de ce formidable alibi. Sans lui et sans le terrorisme de Al Qaida, on aurait peut-être vu le changement plus tôt.  


- Après la Tunisie, l’Egypte a bougé, pensez-vous que le vent de la révolution va toucher d’autres pays arabes ?


Les autres régimes arabes tremblent tous. Les bourses dans les pays du Golfe ont dégringolé. Des fortunes sont sans doute en train d’être transférées à l’étranger. Malgré l’énormité des appareils de sécurité de tous ces pays, ils savent tous qu’ils n’auront aucun recours le jour où les peuples décideront de ne plus se taire. Les sociétés arabes sont toutes en train de briser les chaînes. En Arabie Saoudite, ce sont les revendications de libertés sociales et le ressentiment à l’égard des dépenses indécentes des dirigeants qui ont mobilisé des manifestants, hommes et femmes, descendus manifester ensemble dans la rue, du jamais vu ! Nous n’aurons sans doute plus de mal à expliquer que le monde arabe existe. On vient de voir que c’est un seul tissu social qui vibre d’un bout à l’autre.

 

- Que pensez-vous du cas algérien ?

 
L’Algérie est prête depuis longtemps. Mais les Algériens son traumatisés par leur expérience et ne peuvent se lancer dans l’inconnu une nouvelle fois. Pourtant votre pays ne manque de rien, ni de talents, ni de figures intègres, ni bien entendu de ressources. On a l’impression que les Algériens veulent observer d’abord les développements en Tunisie et en Egypte pour s’assurer qu’il y a bien une voie qui mène au succès avant de se lancer.

 

- Certains analystes affirment que ce début d’année fortement tourné dans les pays arabes vers la révolte n’est pas le seul fruit d’un mouvement spontané et que des puissances occidentales, notamment les Etats-Unis et la France, n’y sont pas étrangères. Quel est pour vous le poids d’une telle analyse ?


Je n’en crois pas un mot. Les puissances occidentales sont inquiètes du changement car elles ont des intérêts vitaux dans les pays arabes et se sont habituées à les traiter avec les mêmes hommes. Elles sont aussi aveuglées par la menace islamiste au point qu’elles ne voient rien derrière. Elles ne croient pas le monde arabe prêt pour la démocratie, mais ce sont plutôt elles qui ne sont pas prêtes pour la démocratie dans le monde arabe.

Nadjia Bouaricha
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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 16:38

 

CADTMcomité pour l’annulation de la dette du tiers-monde

27 janvier 2011

 

L’assemblée constituante a été élue en novembre. Un jour, il y a quelques mois, un anglais passant par Paris, rencontré à la librairie Lady Long Solo, nous alertait sur la révolution en Islande. Quelle révolution ? On n’en entend parler nulle part. Une rapide recherche Google ne donne rien du tout, aujourd’hui, ni en associant le mot «révolution», ni même «crise», où l’on ne trouve que des détails sur la crise financière, effectivement à l’origine de cette révolution, qui a eu lieu en 2008, dans ce pays d’à peine plus de 300 000 habitants, classé au deuxième rang mondial pour l’indice du développement humain, l’IDH, derrière la Norvège, à la veille de cette crise, en 2006.

Confronté alors à la faillite brutale du système bancaire, le peuple était descendu dans la rue. Du jamais vu au pays des geysers d’eau chaude. La droite avait aussitôt dû céder la place à la gauche. Et, pour commencer, les banques avaient été nationalisées. Notre informateur anglais en avait entendu parler pour les projets législatifs de liberté totale pour internet, tels que des sites anglais pensaient à s’héberger là. Plus encore, il insistait pour parler d’une véritable révolution, sans pouvoir la décrire plus, mais s’étonnant qu’on n’en ait jamais entendu parler.

Cherchant alors avec obstination, on a fini par voir des images du palais présidentiel assiégé par une foule qu’on qualifierait ici sans hésiter d’anarcho-autonome. En plus des drapeaux noirs, on pouvait deviner dans la foule une forte composante de citoyenneté de type écologiste. Et on comprenait que le pauvre malheureux flic, tout seul devant le palais présidentiel, ait rapidement dû se rendre sous la pression de la foule. Celle-ci, néanmoins pacifique, n’usait que de casseroles et autres objets bruyants, selon la méthode argentine du cacerolazo, qui a su s’avérer très payante aussi là-bas.

Le président avait plié bagage. Un nouveau gouvernement s’était institué. Mais, quelques temps plus tard, celui-ci avait la mauvaise idée de proposer le remboursement de la dette des banques vis-à-vis du Danemark ou de la Grande Bretagne. Le peuple est de nouveau descendu dans la rue. Un référendum sur la question était imposé par volonté populaire, et une petite majorité de 93% rejetait l’accord prévu par les gentils gouvernants.

Parmi les informations glanées, cette image saisissante de l’agora dans les bains publics chauds, où le peuple s’assemble tous les matins pour débattre de comment refaire le monde.

Consécration de cette révolution, l’élection d’une Assemblée constituante, le 27 novembre 2010, événement peut-être plus considérable que la nuit du 4 août 1789 où était votée l’abolition des privilèges, dont on ne se serait pas aperçu sans la vigilance de Truks en vrac, de notre ami B.Bec, du Gers, relayant le CADTM, ou de Jean-Luc Mélenchon, qui trouve là une similitude avec ses propres thèses constitutionnalistes, mais ne semble pas voir plus loin que le bout de son nez anti-capitaliste.

Merveille de la désinformation. Un événement aussi considérable qu’une véritable révolution démocratique, telle qu’on n’en a jamais vue en Europe, peut se produire sans que la presse, ni Google, ne permettent d’en savoir quoi que ce soit. C’est sûr qu’à l’heure de la consolidation anti-démocratique que vivent la plupart des pays européens, l’exemple islandais ne fait pas vraiment l’affaire de nos régimes policiers, qui montrent là encore leur aptitude à verrouiller rigoureusement la conscience collective.

On aimerait assurément en savoir plus sur cette révolution islandaise. Voilà des mois que Paris s’éveille rêve de téléporter sa rédaction pour un reportage approfondi au pays des chasseurs de baleines et d’utopie. S’immerger dans les bains chauds de la révolution démocratique fait certes envie, surtout vu du cœur de notre hiver sécuritaire.

Il faut s’imaginer les 25 « simples citoyens » qui vont plancher sur la constitution idéale. Le souffle de l’humanité devrait se retenir. Où l’on verra probablement qu’il n’est pas difficile de faire mieux que toutes les figures de pseudo-démocraties qui se sont déclinées jusqu’ici sur les cinq continents.

Cet article se voudrait un appel à qui aurait plus d’informations sur cette extraordinaire histoire islandaise. On peut écrire à l’auteur : michelsitbon@gmail.com Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. , ou moi-même, et je relayerai avec plaisir.

Depuis le samedi 27 novembre, l’Islande dispose d’une Assemblée constituante composée de 25 simples citoyens élus par leurs pairs. Son but : réécrire entièrement la constitution de 1944 en tirant notamment les leçons de la crise financière qui, en 2008, a frappé le pays de plein fouet.

Depuis cette crise dont elle est loin d’être remise, l’Islande a connu un certain nombre de changements assez spectaculaires, à commencer par la nationalisation des trois principales banques, suivie de la démission du gouvernement de droite sous la pression populaire. Les élections législatives de 2009 ont amené au pouvoir une coalition de gauche formée de l’Alliance (groupement de partis composé des sociaux-démocrates, de féministes et d’ex-communistes) et du Mouvement des Verts de gauche. C’était une première pour l’Islande, tout comme la nomination d’une femme, Johanna Sigurdardottir, au poste de Premier ministre.

Très vite, le nouveau gouvernement se trouve face à un problème épineux : le règlement aux Pays-Bas et au Royaume-Uni d’une dette de 3,5 milliards d’euros suite à la faillite d’Icesave, banque en ligne dont les opérations étaient tournées principalement vers ces deux pays. Sous la pression de l’Union européenne, à laquelle les sociaux-démocrates souhaiteraient adhérer, le gouvernement fait voter en janvier 2010 une loi autorisant ce remboursement, ce qui reviendrait, pour chaque Islandais, à débourser pendant huit ans une somme d’environ 100 euros par mois. Mais le président de la République refuse de ratifier la loi, dont le texte est alors soumis à un référendum. À plus de 93%, les Islandais votent contre le remboursement de la dette (6 mars), et depuis le problème reste en suspens.

C’est dans ce contexte que l’Islande décide de modifier sa constitution, qui en fait n’a jamais été vraiment rédigée : lorsqu’en 1944 la république avait été proclamée, on s’était contenté de recopier dans les grandes lignes la constitution du Danemark, pays dont l’Islande dépendait depuis plusieurs décennies, en remplaçant simplement le terme de “roi” par celui de “président de la République”. C’est donc une nouvelle constitution qu’il s’agit d’écrire entièrement, et pour cela on a décidé de faire confiance au peuple souverain. Il y a eu d’abord un appel à candidatures (tout le monde pouvait se présenter à l’exception des élus nationaux, à condition d’avoir dix-huit ans révolus et d’être soutenu par au moins trente personnes) auquel ont répondu 522 citoyennes et citoyens. C’est parmi eux qu’ont été élus les 25 constituants.

Ces derniers commenceront à se réunir à la mi-février et rendront leur copie avant l’été. Parmi les propositions qui reviennent le plus souvent, on peut noter la séparation de l’Église et de l’État, la nationalisation de l’ensemble des ressources naturelles et une séparation claire des pouvoirs exécutif et législatif.

Certes, l’Islande n’est qu’un petit pays d’environ 320 000 habitants. Elle donne cependant là une belle leçon de démocratie aux grands États dont la France : songeons que, dans notre pays, la réforme constitutionnelle de 2008 a été entièrement rédigée à l’Élysée, et que les parlementaires ne l’ont adoptée qu’à deux voix près après avoir été soumis pendant des semaines à des pressions intolérables de la part du chef de l’État.

Source : truks en vracs ; comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde

 

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 22:10

Chroniques de la révolution tunisienne (par Alma Allende)

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La LCR Belgique et le NPA publient ci-dessous un récit au jour le jour de la Révolution tunisienne, du 16 au 25 janvier - nous ajouterons ici au fur et à mesure les nouveaux textes. Il s'agit de témoignages et de reportages remarquables fait par Alma Allende, une habitante de Tunis d'origine tuniso-espagnole. Outre de nombreuses observations intéressantes, l'auteure relève avec finesse une série de détails significatifs, dans un récit où se mêlent la « grande » et la « petite » histoire d'une authentique révolution en marche. Sont racontés ou évoqués, souvent avec émotion ou poésie, les premiers jours post-Ben Ali; les mobilisations allant crescendo pour exiger la dissolution du RCD et la chute du gouvernement provisoire; la démission des ministres de l'UGTT; les discussions fiévreuses parmi la population; l'auto-organisation populaire et le rôle de la jeunesse; la formation du Front du 14 janvier rassemblant les partis de gauche et nationalistes; les policiers rejoignant les manifestants ou encore l'arrivée de la « caravane de la paix » à Tunis.

 

Lire le récit d'Alma Allende

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 22:08
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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 15:07

 

Partie d'un dessin de -Z- paru le 12 janvier sur le blog DébatTunisie.

Partie d'un dessin de -Z- paru le 12 janvier sur le blog DébatTunisie. © -Z- DébaTunisie.canalblog.com

 

 

Un florilège de plaisanteries circulent dans le "pays du jasmin" depuis la chute du régime de Ben Ali, il y a une semaine.

 

CORRUPTION
"Ali Baba est parti, mais pas les 40 voleurs !"

PETITE ANNONCE
"Offre d'emploi n° 140 111 : On cherche un nouveau président pour la Tunisie. Expérience : débutant accepté. Type de contrat : CDD. Qualités requises : orphelin, fils unique, stérile et surtout chauve pour qu'il ne fréquente pas les salons de coiffure."

[La famille de Leïla Trabelsi, l'épouse du président déchu, une ancienne coiffeuse, a mis la Tunisie en coupe réglée.]

NOUVEAUX VERBES 
"
Hier, je suis allé chez le coiffeur pour me faire Leïler [coiffer] les cheveux. J'ai voulu Trabelsier [voler] le coiffeur, mais il s'est Tunisié [défendu], alors je me suis Benalisé [enfui]".

 IVRESSE 
"
Après l'ivresse du changement, Tunis se réveille avec une gueule de bois nationale ! La démocratie, c'est comme l'alcool, ça se consomme avec modération... Mais en tant que peuple alcoolique, on a vite fait d'ingurgiter toute la bouteille cul sec. Résultat : le pays sombre dans un coma démocratique."

BANQUE
"Ben Ali a créé une banque de solidarité... il s'est enfui avec la banque, mais il a laissé la solidarité."

[Ben Ali avait fait de cette banque de microcrédit pour les démunis un motif de fierté.]

PRÉSIDENT
"On avait un président tous les vingt-trois ans, maintenant on a un tous les jours." 

[Du 14 au 16 janvier, la Tunisie a vu défiler : Ben Ali, puis l'actuel premier ministre de transition Mohamed Ghannouchi, suivi de l'ancien président du Parlement et actuel président par intérim Foued Mbazaâ.]

COMMENTATEURS
"
Avant, en Tunisie, on avait 10 millions de commentateurs sportifs, maintenant, on a dix millions de commentateurs politiques."

KHADAFI
"Tant que nous sommes chauds, rendez-vous demain à Tripoli vers 9 heures. On fait tomber Kadhafi vers 9 h 30, maximum 10 heures, puis on rentre continuer notre révolution."

[Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a regretté le départ de Ben Ali qu'il considère toujours comme le "président légal".]

RIRA BIEN
"
En 1987, Ben Ali a fait un coup d'Etat contre Habib Bourguiba. En 2011, c'est Habib Bourguiba qui lui rend la monnaie."

[Allusion à la manifestation du 14 janvier, avenue Habib Bourguiba à Tunis, qui a précipité le départ de Ben Ali.]

CHASSEZ LE NATUREL
"Urgent : en se réveillant ce matin, le roi d'Arabie saoudite a découvert qu'il lui manquait de l'argent."

[L'ancien président Ben Ali a trouvé refuge en Arabie saoudite.]

EMPLOIS

"Ben Ali nous avait promis 300 000 emplois. Il nous a offert 10 millions de postes... de gardien de quartier."

[Allusion aux comités de vigilance formés par les Tunisiens pour défendre les quartiers des milices armées de Ben Ali.]

Propos recueillis par Isabelle Mandraud

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 23:00
Les ALTERNATIFS 
solidarités-écologie-féminisme-autogestion
 
 
 

    Le peuple tunisien vient d’en finir avec un régime dictatorial, corrompu et mafieux, qui avait progressivement, à partir de 1987, fait disparaître toutes les libertés.

 

    Les Alternatifs se réjouissent de cette révolution, la première dans un pays du Monde Arabe depuis la fin de l’époque coloniale. Ils saluent le rôle de la jeunesse, fer de lance de cette révolution du jasmin, entraînant toute la société, s'opposant à la récupération par les forces fondamentalistes réactionnaires. Les Alternatifs souhaitent au peuple tunisien un avenir démocratique où les droits humains, les droits sociaux et les libertés seront respectés dans une société solidaire, égalitaire, fraternelle, respectueuse des droits des femmes, dans une perspective d'émancipation et d'autogestion. Ils saluent la mobilisation du peuple tunisien pour ne pas se laisser déposséder de sa révolution. Néanmoins, les Alternatifs sont inquiets des provocations des partisans du régime déchu  pouvant servir de prétexte à une reprise en main autoritaire.

 

    Les Alternatifs condamnent l’attitude complice et néocoloniale de longue date du gouvernement français et de la droite, ainsi que la complaisance du Parti Socialiste avec la nature dictatoriale du gouvernement Ben Ali. Ils dénoncent les politiques d'ajustement structurel du FMI (privatisations et déréglementations massives) et la nature du partenariat euro-méditerranéen entre l'UE et la Tunisie qui se sont traduits, de fait, par un soutien sans faille au pouvoir tunisien déchu.

 

    Les Alternatifs sont scandalisés par la proposition de la ministre des affaires étrangères,  formulée 48h avant le départ de Ben Ali, suggérant que « le savoir-faire de nos forces de sécurité permette de gérer (cette) situation sécuritaire »,  sans un mot pour les victimes de la police tunisienne et des milices du parti au pouvoir. Le gouvernement français doit certes prendre acte de la légitimité des revendications du peuple tunisien et les soutenir contre tous ceux qui seraient éventuellement tentés par une nouvelle forme de régime non démocratique.  Mais il est surtout nécessaire qu'il cesse sa politique néocoloniale.

 

La coordination Générale des Alternatifs - le 16/01/2011

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10 août 2008 7 10 /08 /août /2008 20:12

F. Preneau (Les Alternatifs)


L’exigence d’un cessez-le feu immédiat dans le conflit meurtrier qui oppose les troupes géorgiennes et russes ne peut plus masquer la défaite militaire et politique du président géorgien Mikheil Saakachvili et une nouvelle redistribution régionale des cartes au bénéfice de la Russie.

En prenant l’initiative d’une attaque militaire sur l’Ossétie du Sud et sa petite capitale, Tskhinvali, le 6 août dernier, Mikheil Saakachvili a fait un double pari : le premier, sans doute le plus important pour lui, ressouder dans une union nationale une population de plus en plus mécontente et défiante vis-à-vis de sa politique ultralibérale qui accentue de façon criante les inégalités et nourrit la misère, le second en considérant que l’ouverture des jeux olympiques et la présence, au côté de Bush, de Poutine à Pékin pouvait lui donner un répit. Il est aujourd’hui clair qu’il les a perdu tous les deux et que son aventurisme ouvre une situation bien pire pour les peuples de la région et notamment pour le peuple géorgien. La dépendance énergétique de la Géorgie à l’écart de la Russie fait d’ores et déjà craindre un hiver particulièrement difficile pour les géorgiens. Sans parler de la situation dramatique des habitants d’Ossétie du sud dont la plupart des villes et villages est ravagée.

En voulant imposer par la force l’allégeance à la minorité Ossète, qui a proclamé son autonomie en 1989, Saakachvili est resté prisonnier d’une conception ethniciste de la nation qui nie l’intégration des non-géorgiens comme citoyens à part entière et, nourri par ses difficultés intérieures, il a cru pouvoir passer outre l’histoire récente avec notamment les affrontements armés de 1992 et 2004 qui s’étaient déjà terminés par des désastres militaires et politiques pour la Géorgie.

Aujourd’hui, pour Saakachvili et le gouvernement géorgien, l’impasse est totale. Ne doutons pas un instant que la Russie de Poutine va pousser son avantage jusqu’au bout – et au prix là encore de dizaines voir de centaines de morts civils – en renforçant son emprise sur les minorités nationales ossètes, abkhazes et adjars et en dictant aux autorités géorgiennes un « compromis » sur mesure que valideront bien sûr les Etats-Unis et l’Union Européenne.

Et c’est en premier lieu la Géorgie qui va sortir exsangue de cette guerre. L’avenir politique de Mickheil Saakachvili, réélu en début d’année au prix de fraudes massives, semble désormais bien compromis. Mais l’absence d’alternative conséquente répondant aux besoins sociaux, écologiques et démocratiques des populations, avec l’adhésion de l’essentiel des partis politiques géorgiens à l’ultra-libéralisme et à l’hyper nationalisme, va continuer de peser encore longtemps sur la région.

Le cessez- feu acquis, nous n’en sommes  hélas pas encore là, viendra le temps de l’aide internationale indispensable à la reconstruction de l’Ossétie du sud et de la Géorgie. Et des échanges et débats citoyens sur les origines et conséquences d’un drame imputable pour l’essentiel aux orientations politiques ultra-libérales et nationalistes de la nouvelle classe politique géorgienne. C’est à ces rendez-vous que les Alternatifs devront être présents.

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