Un an après, on continue !
Il faut nous y attendre : ce 29 mai 2006 va voir s’orchestrer un formidable déferlement médiatique destiné à convaincre électrices et électeurs de la « faute » qu’ils auraient commise voilà un an, en rejetant le projet de traité constitutionnel européen. Déjà, un éditorialiste politique, Michel Noblecourt, vient de tirer la première salve, dans Le Monde du 23 mai : « Aucune dynamique unitaire du “non” de gauche n’est allée au-delà de l’incantation. » Dans la foulée, « déclinologues » de droite et résignés de gauche vont redonner de la voix pour fustiger, à la manière du très sarkozyste Nicolas Baverez, un pays dont la « réforme » s’imposerait coûte que coûte : « La France s’est isolée dans une bulle de démagogie et de mensonges, [...] les hommes politiques ont refusé de dire la vérité [...]. On n’ose pas les réformes parce qu’on redoute les révolutions. »(1) Fermez le ban ! Cette hargne ne fait, en réalité, que mesurer l’impuissance des élites politico-médiatiques et du monde des affaires à imposer à une majorité de la population un « redressement » libéral synonyme de déréglementation totale du travail, de liberté absolue de licenciement, de destruction des services publics, de primat donné au dogme de la rentabilité maximale pour les actionnaires des multinationales. L’immense mobilisation populaire ayant obtenu le retrait du contrat première embauche (CPE) a, à cet égard, permis à la résistance sociale de se réorganiser et de porter un coup d’arrêt, au moins temporaire, à l’offensive au terme de laquelle gouvernement et Medef croyaient pouvoir démanteler complètement le droit du travail, généraliser la flexibilité et aboutir à une précarisation définitive de l’emploi. Après avoir essuyé une grave défaite en 2003 avec le vote de la loi sur les retraites, les salariés et la jeunesse ont repris confiance en leurs forces, au point que ce sentiment s’exprime désormais sondage après sondage, par exemple pour exiger l’abrogation du contrat nouvelles embauches (CNE).(2) Comme quoi, le 29 mai 2005 représente bel et bien un séisme dont les répliques continuent à se faire sentir. à preuve, 10 % des électeurs ayant voté « oui » l’an passé regrettent à présent leur choix3. Avant le CPE, il y avait eu le soulèvement des quartiers populaires durant l’automne 2003, véritable mise en accusation du chômage de masse, de l’exclusion sociale et des discriminations. Depuis, nous avons assisté à la réactivation de la mobilisation en faveur de l’égalité des droits, avec le très large front unitaire constitué contre le projet de loi du ministre de l’Intérieur, qui instaure une « immigration jetable » comme le patronat voudrait des « travailleurs jetables ». Non seulement la majorité populaire de ce pays rejette, à toute occasion, le libéralisme, mais elle exprime sa défiance envers la mondialisation financière et même, désormais, l’économie de marché4. Ce qui n’est pas pour rien dans la perte totale de légitimité politique de Jacques Chirac, de son gouvernement et de sa majorité. Ne nous y trompons pas : le 29 Mai ne relève nullement d’une « exception française » isolée. Les exigences qui ont fait, ici, la force du « non » de gauche se retrouvent un peu partout en Europe. Jusqu’à confronter les classes dirigeantes de toute l’Union européenne à la crise ouverte de leur projet consistant à mettre le libéralisme à l’abri de toute contestation des citoyens. Jusqu’à avoir inspiré aussi, tout récemment, les grandes mobilisations pour les retraites en Grande-Bretagne ou en Belgique, ainsi que des luttes d’ampleur pour l’emploi en Allemagne. Jusqu’à favoriser enfin le surgissement de nouvelles gauches radicales, face à celles qui ont définitivement renoncé à s’opposer à l’ordre social dominant, à l’instar d’une social-démocratie qui, à Berlin, fait dorénavant gouvernement commun avec la droite ultralibérale. Pour se transformer en une dynamique de contestation globale du libéral-capitalisme, cette demande de radicalité, perceptible partout, doit recevoir une réponse politique à la hauteur. Celle-ci ne viendra pas d’une renégociation de traités n’ayant généré que des crises dévastatrices et des concurrences exacerbées, mais de l’ouverture d’un processus constituant démocratique, permettant aux peuples de s’emparer de la question européenne. Un tel horizon suppose la désignation, par les citoyens eux-mêmes, d’une Assemblée mandatée pour refonder un projet politique, social, institutionnel pour l’Europe. Il ne s’imposera toutefois que s’il se trouve porté par des forces crédibles et aptes à peser sur les rapports de force politiques et sociaux. Il y a donc urgence, ici comme sur l’ensemble du continent, à rassembler les antilibéraux et les anticapitalistes, à affirmer une perspective de changement radical qui permette d’échapper à la réédition de ces alternances institutionnelles qui voient se succéder, régulièrement, droites de combat et gauches de renoncement, au prix de désillusions et de désastres toujours plus insupportables. La célébration du premier anniversaire de la victoire du « non » à l’Europe des marchés sera l’occasion de le réaffirmer avec force. Avec les collectifs du 29 Mai..
Christian Picquet
Rouge n° 2160, du 24 mai 2006
1. L’Express, 12 janvier 2006.
2. Sondage CSA/L’Humanité, 29 avril 2006.
3. Sondage Libération-LH2, 17 mai 2006.
4. 50 % des Français, contre 36 % expriment cette opinion, selon un sondage réalisé par l’institut international Globalscan.