Le Blog des Alternatifs Vallée des Paillons (06) diffuse des informations, des débats, des appels, au service des mobilisations populaires et de l'alternative politique anticapitaliste et antilibérale
1) Les dés électoraux ont été pipés en faveur de Felipe Calderón. Depuis le pouvoir, la droite a commis un coup d’État technique. Non seulement les élections ont été inéquitables, mais elles ont été truquées. Toutes les ressources du gouvernement fédéral, licites et illicites, ont été utilisées pour favoriser le porte-drapeau du Parti d’Action Nationale (PAN). Ce dernier a eu recours à presque toutes les vieilles ficelles du vieux Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) pour faire gagner le candidat du gouvernement. De plus, les subterfuges permis par les nouvelles technologies informatiques ont été mis en œuvre.
2) Il s’agit d’un coup d’État parce que sur la décision souveraine des citoyens de se choisir un gouvernement d’autres autorités ont été imposées par la force. Il est technique parce qu’au lieu de recourir aux forces armées on a usé d’un ensemble de ressources informatiques pour présenter comme vainqueur du combat électoral celui qui ne l’a pas gagné. Il est de droite, parce que la prétention d’imposer Felipe Calderón à la tête de l’Exécutif cherche à donner une continuité aux intérêts conservateurs qui ont prévalu sous le gouvernement de Vicente Fox.
3) La liste des anomalies est énorme : création d’un climat de crainte pour favoriser le vote de la peur, utilisation des ressources publiques destinées au développement social pour influencer le vote (selon le quotidien Réforma, 41% des bénéficiaires de Oportunidades [1] et 44% des bénéficiaires du Seguro Popular [2] ont voté pour les blanquiazules, les blanc-bleu, les candidats du PAN), achat de suffrages, sympathisants du Parti de la Révolution Démocratique (PRD) purgés des listes électorales, utilisation illégale d’informations de l’État pour servir la campagne électorale du PAN, manipulation des résultats préliminaires du vote.
4) Le coup d’État technique du 2 juillet n’est rien d’autre que le dernier maillon d’une longue chaîne d’actions extralégales et illégales perpétrées par l’Exécutif pour essayer d’empêcher Andres Manuel López Obrador (AMLO) d’accéder au gouvernement. La tentative d’inhabilitation politique exercée contre lui l’année dernière [3], la campagne médiatique le présentant comme un transgresseur de la loi et la diffusion d’annonces télévisées dans lesquelles il est montré comme une menace pour le Mexique ne sont que quelques épisodes de cette offensive à son encontre.
5) Pièce centrale de ce coup d’État : l’Institut Fédéral Électoral (IFE). L’arbitre est partial. Cela est devenu évident pendant la campagne électorale et cela a été démontré le jour des élections. Ses neuf membres ont été choisis après une négociation entre Elba Esther Gordillo (PRI) et Germán Martínez (PAN). Cinq pour la Professeur (La Maestra) [4] et quatre pour le panista. Ils se sont entendus. Le PRD a été exclu.
6) Le scrutin du 2 juillet montre un Mexique clairement divisé et en pleine confrontation. La plus grande partie du nord a voté pour Calderón, presque tout le sud pour López Obrador. Les riches ont majoritairement soutenu le PAN, les pauvres, la coalition "Pour le Bien de Tous" [Por el Bien de Todos ; la coalition menée par AMLO].
7) Ont voté pour le panista la majorité des habitants du nord du pays (43%) et du Bajio (47%), ceux dont les revenus sont supérieurs à 9200 pesos [656 euros] (50%) et les professions libérales (48%). Ont soutenu el Peje [diminutif mexicanisé de perredista, le candidat du PRD, AMLO en l’occurrence] la majorité des électeurs du centre (44%) et du sud (40%), ceux dont les revenus se trouvent dans une fourchette de 2 à 4 mille pesos [143 à 285 euros] (respectivement 34% et 39%) et ceux qui ont suivi des études secondaires et préparatoires (38%).
8) Le PRI s’est effondré. Les gouverneurs des états du nord appartenant à cette formation politique, ennemis de Robert Madrazo [5], ont trahi leur parti. À Coahuila, Chihuahua, Durango, Puebla, Sinaloa, Sonora et Tamaulipas, ils ont soutenu Felipe Calderón et là où les candidats à la députation n’appartenaient pas à leur groupe politique, ils ont favorisé le Parti de la Nouvelle Alliance (le Panal). Selon les enquêtes de sortie de scrutin menées par El Universal, seulement 77% des partisans du PRI ont voté pour Madrazo.
9) L’artisane de cette alliance entre les gouverneurs tricolores (PRI) et le candidat présidentiel blanc-bleu (PAN) est Elba Esther Gordillo. C’est elle la grande gagnante indirecte de ces élections. Son parti obtiendra une représentation parlementaire non négligeable, inhabituelle pour une formation politique récemment enregistrée. Ses candidats protégés, issus des listes PAN et PRI, ont été élus au parlement. Ses forces seront la clef de la formation d’une majorité au Congrès.
10) Malgré son échec, le PRI a réussi à se positionner comme grand électeur. Il possède la plus grande quantité d’actes électoraux. Il ouvrira des négociations avec le PRD et le PAN pour vendre cher son alliance.
11) Le vote de la peur a porté ses fruits en faveur du PAN et de ses alliés du Congrès de Coordination Patronale (CCE, sigles en espagnol). Présenter López Obrador comme « un danger pour le Mexique », effrayer la population en brandissant le danger qu’elle perde sa maison, son automobile et ses biens, leur a permis de ratisser au-delà de leur base sociale traditionnelle. L’artillerie lourde qui a été utilisée contre el Peje, par des troupes héritières de la tradition Cristera [6] a fait mouche. La multitude de SMS qu’ils ont envoyés sur les téléphones cellulaires pour secouer la conscience des fidèles semble avoir produit des effets. « México - signalait l’un d’eux - : es-tu sûr qu’Il autorisera notre religion catholique ? Santa María de Guadalupe : sauve notre patrie et garde notre foi ! Vote ! Motive ! » Il n’est jamais trop tard pour les miracles.
12) L’Armée Zapatiste de Libération Nationale Zapatiste (EZLN, sigles en espagnol) a-t-elle une responsabilité dans ces résultats ? Aurait-elle dû soutenir López Obrador ? Un appui hypothétique du zapatismo à AMLO n’aurait fait que renforcer la campagne de peur orchestrée par le PAN et effrayer de possibles électeurs.
13) Le Mexique vit aujourd’hui un nouveau 1988 [voir encadré ci-dessous]. La « chute du système » avait alors enlevé le triomphe à Cuauhtémoc Cárdenas. Le 2 juillet 2006, le coup d’État technique de la droite a prétendu arracher la victoire à López Obrador. Mais le pays de 2006 n’est pas celui de 1988. Il dispose désormais d’une expérience de l’organisation et de la résistance qui n’existait pas alors. La nation est assise sur un baril de poudre sur le point d’exploser et l’escroquerie faite à la volonté populaire pourrait allumer la mèche. Que personne ne soit dupe sur ce qu’il peut arriver dans les prochains jours !
******Le spectre de 1988
Que s’est-il passé lors de l’élection présidentielle de 1988 ?
Le fantôme de 1988 a fait sa réapparition avec l’indéfinition de l’Institut Fédéral Electoral (IFE). Le 2 juillet 1988, le leader du Parti Révolutionnaire Démocratique (PRD), Cuauhtémoc Cárdenas, avait perdu la présidence de la nation à cause d’une gigantesque fraude électorale orchestrée par le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), au bénéfice de son candidat, l’ex-président Carlos Salinas. L’escroquerie fut tout sauf subtile. Une fois fermés les bureaux de vote, les premiers sondages donnaient Cárdenas gagnant, qui à l’époque était à la tête du Front démocratique national. Cependant, un prétendu problème dans le système électronique a arrêté le comptage. A la reprise de celui-ci, Salinas avait pris les devants. Quand la victoire du priísta a été annoncée, l’opposition demanda que les bulletins électoraux soient rendus publics pour permettre une sorte d’audit. Un incendie « accidentel » dans le sous-sol du Congrès, où les bulletins étaient conservés, effaça pour toujours les preuves de la fraude du PRI et la première possibilité réelle de la gauche mexicaine d’accéder au pouvoir.
(Source : Página 12, 4 juillet 2006.)
[1] [NDLR] Oportunidades (Opportunités) est un programme gouvernemental qui octroie des fonds pour l’éducation, la santé et l’alimentation aux familles vivant dans l’extrême pauvreté.
[2] [NDLR] L’un des organismes publics de sécurité sociale mexicains.
[3] [NDLR] Tout député, sénateur ou gouverneur est doté dans l’exercice de ses fonctions d’une immunité constitutionnelle empêchant qu’il soit poursuivi en justice. Seul le processus du desafuero peut lui retirer cette immunité et peut permettre le développement d’une poursuite en justice, procédure pénale qui empêcherait toute personne de se présenter comme candidat présidentielle.
Depuis 2004, des menaces de poursuites judiciaires pour abus d’autorité pesaient sur AMLO. On lui reprochait d’avoir illégalement construit des routes sur une terre expropriée en 2000. Le 7 avril 2005, par un vote de 360 en faveur, 127 contre et 2 abstentions, la Chambre des députés votait pour le desafuero (inhabilitation) de López Obrador. Cette tentative évidente de l’écarter de l’élection présidentielle s’est rapidement retournée contre le PRI et le PAN. Dès le mois suivant, suite aux pressions populaires, le ministère de la Justice (Procuraduria General de la República) a laissé tomber toutes les accusations. En mai 2005. Le Président Fox a même dû apparaître à la télévision pour annoncer que les autorités fédérales mettraient fin à toutes les procédures judiciaires.
[4] [NDLR] On désigne souvent Elba Esther Gordillo par ce titre, ayant été enseignante avant de se lancer dans la vie politique. Suite au scandale en cours au vu des suspicions de fraude dans le processus électoral, Gordillo a été expulsée du PRI le 13 juillet.
[5] [NDLR] Candidat du PRI à l’élection présidentielle.
[6] [NDLR] Référence à la « guerre Cristera », révolte agraire catholique des années 1920 contre le gouvernement laïque.
RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/
Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx/), 4 juillet 2006.
Traduction : JFG - Questions Critiques (http://questionscritiques.free.fr/). Traduction revue par l’équipe du RISAL (hwww.risal.collectifs.net/).