Serge Cosseron :
"Un rassemblement à gauche
est une impossibilité historique"
LEMONDE.FR | 24.05.07
Serge Cosseron est l'auteur du "Dictionnaire de l'extrême-gauche"
iji : Combien y a-t-il de députés de la gauche de la gauche aujourd'hui ? Combien peuvent-ils en espérer en juin ?
Serge Cosseron : Il n'y a actuellement que des députés du Parti communiste, qui appartient à la gauche de la gauche, dont le nombre est d'un peu plus de 20 et lui permet d'assurer la constitution d'un groupe parlementaire. Sans doute qu'à la suite des élections du mois de juin la survie de ce groupe parlementaire est très problématique.
Il n'y a pas d'autre force politique de l'extrême gauche qui ait des représentants au Parlement français. Le mode de scrutin législatif est sans doute le plus défavorable aux candidats de la gauche de la gauche.
Samuel : La gauche de la gauche sans le système de la proportionnelle, n'est-elle pas voué au mutisme au Parlement ? Comment peut-elle peser dans le champ politique ?
Serge Cosseron : Dans le camp de la gauche de la gauche, aujourd'hui, il y a deux stratégies : une stratégie d'alliance avec le PS qui est représentée par le PC et qui ne devra sa survie qu'à un accord tacite ou réel avec le PS ; et il y a une autre stratégie qui est celle du refus des responsabilités politiques et qui est défendue par les candidats trotskistes (Lutte ouvrière et LCR), et qui n'aura semble-t-il aucun avenir au Parlement avec le mode de représentation actuel.
Il faudrait une proportionnelle, partielle ou totale, pour qu'ils puissent accéder aux responsabilités parlementaires. Le changement n'est pas pour demain. En effet, en dépit d'une déclaration de Brice Hortefeux, mentionnant la possibilité de l'introduction de la proportionnelle partielle, Nicolas Sarkozy n'a strictement aucun intérêt politique, aujourd'hui, à changer les règles du scrutin.
La gauche de la gauche est réduite à intervenir sur le champ social en tentant de mobiliser l'opinion sur des questions de société ou sur des questions sociales. Les espoirs suscités par le non au référendum de 2005 ont quasiment disparu.
Guillemin : Pensez-vous possible la création d´un nouveau parti avant/après les législatives regroupant la gauche anti-liberale ?
Serge Cosseron : Tout dépend de son périmètre. Si l'on pense à l'ensemble de la gauche de la gauche, des alternatifs au PC en passant par les trotskistes, c'est une impossibilité historique, puisque chacune des forces politiques intervient dans des champs différents. Les uns ont une politique léniniste classique (renforcement du parti), et d'autres ont une politique plus "mouvementiste" tentant de s'articuler à des mouvements sociaux. Il existe certes des minorités organisées au sein de la LCR et de LO, mais elles n'ont actuellement pas assez de poids pour imposer la constitution d'un nouveau parti.
nsh86 : Devant le bloc que constitue la droite, l'avenir de la gauche française est-il dans un rassemblement improbable ou dans un schisme entre les sociaux-démocrates et la gauche plus dure ?
Serge Cosseron : Je crois que c'est dans la deuxième solution.
gouga : Si les membres les plus à gauche du PS quittent le parti, arriveront-ils à rassembler la gauche de la gauche ou à gauche ?
Serge Cosseron : Je pense que les dissensions au sein de la gauche antilibérale sont assez profondes et anciennes pour qu'un processus de fusion soit long à se mettre en place. A la fois pour des raisons de personnes, de rapports de force entre les différentes organisations, et également sur des points importants de programme.
La position dominante actuelle de la LCR ne la pousse pas à jouer un rôle d'unificateur dans une constellation pluripolaire. Elle aurait plutôt tendance à développer une stratégie hégémonique. Sur le plan des programmes, l'écart entre la gauche du PS et les organisations trotskistes reste très important (nucléaire, par exemple). Un rassemblement semble donc improbable.
Groumpf : La présence aux législatives de candidats de l'extrême gauche n'est-elle pas uniquement liée à leur financement public ?
Serge Cosseron : Oui, maintenant, avec la nouvelle loi sur le financement des partis politiques, la présentation de listes nombreuses et la possibilité de faire plus de 1 % des suffrages sont une source de financement qui valide un tel choix. Même si l'espoir de jouer un véritable rôle est très ténu.
Lyondri : Est-ce que la gauche de la gauche souffrira autant, pour ces élections législatives, du vote utile en faveur du PS que pour la Présidentielle ?
Serge Cosseron : Difficile à dire, car le PS risque d'être le plus grand battu de cette élection, vu les atermoiements qu'il manifeste pour définir sa politique à court terme. La "disparition" de Ségolène Royal dans la campagne risque de l'affaiblir terriblement. Je m'inquièterais plus de ses pertes que de celles de l'extrême gauche.
dominique.ft : La gauche de la gauche a-t-elle loupé sa chance après le "non au referendum de 2005" ?
Serge Cosseron : Oui. Elle avait la possibilité de constituer une sorte de pôle fédéral regroupant plusieurs familles politiques historiques ou récentes de l'extrême gauche (trotskistes, alternatifs, écologistes, socialistes de gauche). Mais à la fois les intérêts de chapelle et également le confusionnisme idéologique qui règne dans ce camp n'ont pas facilité ce choix. D'autre part, ils ont sans doute surestimé leur part dans le vote anti-TCE. Je ne pense pas que le refus de la dimension européenne que doivent avoir les solutions révolutionnaires dans l'avenir était un bon marche-pied pour poser les véritables problèmes.
Rafraf : Une alliance est-elle possible entre le Parti Communiste Français et le reste de l'extrême gauche ? et une alliance avec le PS ?
Serge Cosseron : Il devra y avoir, du point de vue du PC, une alliance avec le PS pour une simple question de survie. Aujourd'hui, après le résultat de la présidentielle, la LCR est sans doute la seule organisation capable de jouer un rôle concurrentiel avec le PC tout en restant hors du champ parlementaire.
Nope : Quel avenir pour le PCF ?
Serge Cosseron : L'avenir du PCF est sombre. Il risque une disparition en tant que parti national, présent partout. Il risque donc d'être réduit à une présence encore massive, autour de 10 à 12 % des suffrages, seulement dans quelques régions de France (Sud, Centre...).
tempsfutur : Lutte ouvrière a connu un échec aux dernières élections présidentielles, elle paie sans doute une politique d'isolement, pensez-vous que cela va se traduire par une ouverture vers le parti d'Olivier Besancenot ?
Serge Cosseron : C'est une véritable déroute qu'a connue l'organisation d'Arlette Laguiller, puisqu'elle a perdu, de 2002 à 2007, presque 1,2 million de voix. Elle paie sans doute sa politique d'isolement stratégique et le fait d'avoir fait la campagne de trop. Elle paie aussi le différentiel d'image qui l'oppose à Besancenot. Les électeurs qui sont restés sur un vote d'extrême gauche ont préféré une politique plus ouverte vers les mouvements antilibéraux que celle du rejet défendue par Arlette Laguiller. Comme je l'ai dit tout à l'heure, la minorité officielle au sein de LO, Convergence révolutionnaire, est prête, sous des conditions particulières, à entamer des discussions avec la LCR.
Et elle a sans doute tiré des conclusions plus critiques que sa direction sur l'élection de mai 2007.
BigBen : Olivier Besancenot est-il l'avenir de la gauche de la gauche ?
Serge Cosseron : L'avenir médiatique, sans doute. Olivier Besancenot rassemble au delà de son périmètre, il a acquis une certaine popularité, mais ce n'est pas un apparatchik, il ne semble pas vouloir mener le parti pendant des décennies. De plus la LCR n' pas, pour le moment, de base sociale.
Oscar : Depuis la création d'Attac (1998), l'altermondialisme s'affirme comme un mouvement de pensée de plus en plus complet et cohérent face au "néolibéralisme" ambiant. Quels seront les relais altermondialistes aux élections législatives ?
Serge Cosseron : Attac ne se présente pas en tant que tel dans le concert électoral. Mais on peut remarquer que les collectifs du 29 mai, sous une étiquette "gauche alternative", vont présenter 80 à 90 candidats en France métropolitaine. Au total, il y aura 120 à 130 candidats peu ou prou altermondialistes.
PHIL08 : Comment situez-vous les Verts ? A la gauche de la gauche, à l'extrême, au centre ? Quel est leur avenir ?
Serge Cosseron : Les Verts sont un des deux autres partis qui ont connu un échec cuisant à l'élection présidentielle : - 900 000 voix. Ils sont traversés par plusieurs courants, dont un explicitement d'extrême gauche, celui défendu par Francine Bavay. Plus proches de José Bové, ces écolos ne partagent pas la stratégie d'alliance avec le PS que pouvait défendre Mamère ou Voynet.
D'autre part, on sait qu'aujourd'hui, plusieurs cadres du parti des Verts ont quitté le parti pour rejoindre la solution centriste offerte par François Bayrou au sein du Modem. Historiquement, le parti écologique est donc transversal, entre une perspective d'extrême gauche extra-parlementaire et une perspective d'alliance avec la gauche.
jp16 : Comment expliquez-vous le fait que les partis d'extrême gauche aient perdu leurs relais électoraux (classe moyenne et ouvriere ) ? Comment les reconcquérir ?
Serge Cosseron : Les études concernant les électorats des partis d'extrême gauche ont montré qu'ils faisaient les meilleurs scores dans les couches diplômées et jeunes de l'électorat (c'est le cas le plus manifeste de la LCR). Pour ce qui est de LO, l'électorat est moins diplômé, plus prolétaire et plus âgé.
Pour ce qui est du PC, qui reste le seul qui a une véritable implantation locale et sociale, il souffre plus particulièrement de la décomposition ethnique et sociale de la classe ouvrière. Il lui est donc difficile de maintenir ses sociabilités anciennes.
Toute l'extrême gauche affronte un problème crucial : comment faire passer un discours politique novateur en face de couches populaires en pleine recomposition et de couches moyennes qui n'arrivent plus à obtenir un emploi ou une situation sociale en conformité avec leur formation et leurs espoirs ? C'est un double défi en définitive.
gillus06 : En quoi le discours de l'extrême gauche n'est-il plus en phase avec les préoccupations quotidiennes des gens ?
Serge Cosseron : Le discours de l'extrême gauche est archaïque dans la mesure où il défend des revendications quantitatives. Chaque organisation joue une surenchère au niveau des revendications. Sans poser le problème de la qualité de la société future qu'elle voudrait construire.
En d'autres termes, en restant sur le terrain des simples revendications, elle oublie un de ses rôles majeurs - puisqu'elle ne veut pas prendre le pouvoir par les urnes - : celui d'ouvrir dans la société un débat sur une "utopie constructive".
nic95 : Est-ce que cela sert encore à quelque chose de voter à l'extrême gauche ?
Serge Cosseron : Voter à l'extrême gauche, c'est exprimer un refus et un espoir. Cela n'a jamais été, depuis que la Ve République existe, la possibilité de transformer les choses ni d'accéder au pouvoir. Il y a dans ce pays entre 15 et 20 % de personnes qui refusent les valeurs politiques et sociales qui régissent la société. Il est donc normal qu'elles s'expriment et qu'elles montrent leur opposition en votant. Elles jouent à travers cela un rôle non négligeable dans la vie politique du pays. Elles peuvent constituer en tant que telles un mini-contre-pouvoir que les forces politiques dominantes devront soit combattre, soit admettre. Le vote d'extrême gauche, dans ce cas, revêt une certaine validité.
On peut toutefois critiquer l'archaïsme de ces prises de position et l'unilatéralisme de ces condamnations. On peut également regretter qu'elles ne posent pas les vraies questions qui se posent aujourd'hui. On connaît le retard que l'extrême gauche politique a mis dans l'appréciation du danger écologique.
On peut s'étonner aussi que l'extrême gauche défende aussi opiniâtrement la valeur travail qu'une Ségolène Royal ou un Nicolas Sarkozy. Pourquoi n'a-t-elle pas ouvert une discussion sur le salaire garanti inconditionnel ou sur la mise en crise de la Ve République et laissé ainsi place libre à Bayrou (plus de 10 % des éledteurs de Bayrou proviennent de l'extrême gauche) ?
Malgré les assauts de Nicolas Sarkozy contre la pensée de Mai-68, l'opinion devrait réfléchir plus sérieusement aux propositions faites par un de ses acteurs : Daniel Cohn-Bendit.
Fouad : Est-ce que ce ne sont pas plutôt les citoyens qui ne veulent plus écouter l'extrême gauche, parce qu'ils les pensent non réalistes ?
Serge Cosseron : L'extrême gauche n'a pas vocation, à mon avis, à être majoritaire. Elle doit en revanche jouer un rôle d'aiguillon en défendant des valeurs politiques et sociales égalitaires, libertaires. A ce titre, les réseaux qu'offre la société actuelle peuvent devenir des lieux de mobilisation importants et efficaces.
Bi : Comment peut-on envisager une extrême gauche nationale alors que les "grandes décisions" sont prises à l'échelon international ?
Serge Cosseron : Un des moteurs du militantisme d'extrême gauche est de prendre en charge soi-même au niveau local la défense d'intérêts collectifs. Au niveau politique, certaines organisations relaient, tant au niveau national qu'au niveau européen, certaines de leurs idées. Dans la mesure où la prise de pouvoir violente hors du champ parlementaire s'évanouit de plus en plus, les relais institutionnels que peuvent tisser ces partis sont importants. Il est donc essentiel que les idées défendues par l'extrême gauche, dont certaines signalent une exigence démocratique et libertaire, puissent être portées à tous les niveaux de nos sociétés.
totof : quel avenir pour les idées d'extrême gauche ? Comment faire pour les diffuser et les faire appliquer au plus haut niveau ?
Serge Cosseron : Est-ce que les idées d'extrême gauche ont un avenir ? Si l'on en croit la droite et la gauche sociale-démocrate, elles n'en ont pas. Si l'on regarde l'évolution de la société, avec une mondialisation accrue, et sans doute à moyen terme de crise de croissance importante, les revendications égalitaires auront toujours cours.
Le problème, c'est à la fois de leur donner un débouché politique qui s'adresse à la majorité de la population et également de constituer des fronts de lutte sur des revendications universelles, et non pas seulement sur une politique que je continue à appeler "quantitative".
Nope : Le "Tout Sauf Sarkozy" n'a-t-il pas causé la défaite de la Gauche ? Réitérer cette tactique pour les législavistes n'est-il pas suicidaire politiquement ?
Serge Cosseron : Le "tout sauf Sarkozy" ne peut pas être considéré comme une des raisons de la défaite de la gauche. En revanche, l'attitude qui a consisté à stigmatiser Sarkozy sous le vocable "Sarko facho" s'est révélée une tragique erreur. Sarkozy a en effet été le meilleur lecteur de l'élection et s'est précipité pour casser Bayrou dans une politique "d'ouverture".
Il a montré également qu'il pouvait ouvrir des chantiers, à condition de les diriger personnellement. Sarkozy est adepte du pouvoir personnel, il n'en est pas pour autant un dictateur. L'extrême gauche n'a donc pas intérêt à se cristalliser sur son personnage.
Elle a plutôt intérêt à bien mesurer ses arguments lorsque, dans quelques semaines, la portée des différentes mesures imposées par la nouvelle majorité sera appréciée. La dénonciation "Sarko facho" fait partie de la vieille langue de l'extrême gauche. Sur ce point également, elle doit réviser ses leçons. Même si, sous Sarko, c'est Bonaparte qui transparaît.
Anne-Gaëlle Rico